dimanche 13 janvier 2013

Les gens heureux n'ont pas d'histoire

Ceux qui lisent régulièrement ce blog savent qu'il ne parle pas que de cinéma, et qu'on y trouve de belles (enfin, je trouve) images et également des nouvelles, que je propose dans les concours glanés ça et là sur la Toile. L'une de mes dernières productions n'eut pas la chance d'être couronnée de succès lors de la remise du prix Vedrarias de Verrières-le-Buisson. Mais, comme "à quelque chose malheur est bon", je vous la livre.
Bonne lecture !


Quand j'ai sorti mon revolver, l'homme allongé à mes pieds a hurlé. Ça, j'y suis habitué. Ce qui m'a plus surpris, c'est ce qu'il a bafouillé, alors que je dirigeais le canon vers sa bouche.
- Arrêtez ! C'est moi ! Moi qui vous ai fait appel à vous.
J'ai marqué un temps d'arrêt. On ne me l'avait jamais faite, celle là.
Très vite, mes réflexes professionnels ont repris le dessus. Mon index a commencé d'appuyer sur la gâchette. Il a hurlé :
- Arrêtez ! Je vous jure ! Maximus Leo ! C'est moi !
Là, j'ai relevé mon arme. La stupeur devait se lire dans mes yeux. Il a très vite enchaîné.
- C'est moi qui vous ai commandé ma propre exécution, mais j'ai...changé d'avis. On arrête tout...s'il vous plaît.
- Mais...ai-je tenté de rétorquer.
Il s'est redressé, s'est assis sur le sol et, les bras levés, a fait un signe d'apaisement.
- Je sais, c'est dingue...
Mon flingue toujours en main, j'ai fouillé dans la poche intérieure de mon grand manteau. J'en ai sorti mon téléphone et, sans quitter l'homme des yeux, j'ai composé un numéro.
- Ne bougez surtout pas.
Il a hoché la tête tandis que je portai le combiné à mon oreille. A ce moment, une agaçante sonnerie s'est faite entendre dans la ruelle. Malgré moi, j'ai soupiré.
- C'est le mien. Je décroche ? A-t-il dit en portant la main vers sa poche.
J'ai raccroché et ai baissé mon arme.
- Il va me falloir quelques explications, ai-je déclaré.

* * *

Je me nomme Nathan et j'ai choisi de mourir. Je crois que j'ai fait une belle connerie, d'ailleurs.
Il faut dire que j'avais touché le fond du trou, quand j'ai pris cette décision. Maintenant que je suis assis dans cette ruelle trempée de pluie, sous le regard furieux d'un tueur professionnel, je mesure toute l'ironie dont est capable le Destin. Il s'en est fallu de peu que je finisse là, entre deux sacs poubelles éventrés, une balle dans la bouche.

Ma chute a commencé il y a bien longtemps, me semble-t-il. Comme tous mes semblables, j'ai été posé très tôt sur le tapis roulant et avalé par la machine destinée à nous modéliser, nous utiliser, nous digérer et, à la toute fin, nous oublier. J'ignore, par contre, ce qui m'a valu de prendre conscience de cette destinée commune, et encore plus pourquoi la révolte et le dégoût m'ont envahi.
Enfermé dans une vie préfabriquée, courant droit au mur, j'aurais du me résigner, comme les autres, imposant à mon esprit le silence à grands coups d'anxiolytiques, d'antidépresseurs et de séances de coaching. Chaque soir, devant mon téléviseur, j'ingurgitais ma dose de mauvaises nouvelles venues des quatre coins d'un monde en feu, m'enfonçant un peu plus dans l’écœurement. Puis, après avoir gobé une pilule destinée à m'assurer un sommeil sans rêves, sans angoisses, sans culpabilité....

J'ai pris ma décision il y a trois semaines, au petit matin, après une nuit en enfer.
La veille au soir, en rentrant vers mon studio meublé par une grande enseigne suédoise, je suis allé m'engouffrer dans le métro bondé, comme chaque soir. Les odeurs m'assaillaient, faites de crasse, de transpiration, de miasmes divers, et je n'avais qu'une hâte : m'écrouler sur mon futon, jusqu'au réveil, avant d'entrer une nouvelle fois dans la danse.

Une clocharde est entrée dans la rame de métro, précédée par une odeur de crasse et d'alcool, et a commencé à interpeller les passagers :
- Regardez-moi ces bons citoyens, bien nourris, bien logés, bien blanchis !
La plupart des regards se sont baissés, les plus forts d'entre nous continuant de fixer un hypothétique point situé devant eux. Elle a néanmoins continué de s'en prendre à ceux qui l'entouraient, titubant plus qu'elle ne marchait.
Le métro s'est arrêté un peu brutalement, comme souvent. Elle a manqué de tomber et a vociféré de plus belle, déversant ses flots de haine contre la société qui la méprisait si ouvertement. C'est alors que deux vigiles sont entrés et se sont dirigés droit vers elle. Le plus grand d'entre eux a posé la main sur son épaule avant qu'elle ne se rende compte de leur irruption. Elle s'est retournée et les a insulté alors qu'ils l'entraînaient vers l'extérieur du wagon. Comme elle se débattait, le second vigile a brandi sa matraque. Il y a eu un choc sourd et la vieille s'est écroulée, en pleurs, aux pieds des deux gorilles. Elle a supplié, mais ils l'ont cependant évacuée, sans ménagement.
A l'intérieur du wagon, on a senti comme une onde de soulagement, puis la rame est repartie, comme si on l'avait soulagée d'un poids.

La dernière image de la vieille femme, traînée sur le quai du métro, en larmes, m'est revenue en pleine nuit, m'arrachant du sommeil chimique où je venais de m'enfoncer. Une vague de dégoût m'a envahi, me vrillant les tripes et me pliant en deux.
Je me suis levé péniblement, et me suis traîné vers la salle de bain, pour me laver le visage. En relevant la tête,la vision de mon visage a entraîné une nouvelle nausée. Je ne valais pas mieux que tous ceux qui avaient laissé faire, qui avaient soupiré d'aise lorsque la vieille avait été chassée de leur wagon. Nous étions tous coupables de la même lâcheté, du même égocentrisme. Nous avions tous foulé aux pieds notre humanité.
Je n'ai pas pu fermer l’œil de la nuit, tant j'étais écœuré de tout, de tous et de moi-même. Quand l'aube est arrivée, ma décision était prise : cette vie était vaine, autant en finir le plus tôt possible. Par contre, je ne sais pas pourquoi l'idée m'est venue de faire appel à un professionnel. Sans doute était-ce l'envie d'échapper, pour une fois, à la banalité, à moins que ce ne soit celle de ressentir le frisson de la peur.

Ça a été assez facile de trouver quelqu'un capable de faire l'affaire. Nous vivons une époque formidable : tout est à portée de clic, le meilleur comme le pire. En utilisant quelques mots clés, un bon moteur de recherche et un pseudonyme tiré d'un vieux film, j'ai facilement localisé l'homme capable de régler tous mes problèmes d'un seul coup.
En prenant les précautions nécessaires, nous sommes entrés en contact et il a accepté de liquider quelqu'un pour moi. Bien entendu, je n'avais pas précisé que le « quelqu'un » en question n'était autre que moi.

Le prix d'une vie était estimé à quelques milliers d'euros, payables pour moitié à la commande, par virement sur un compte localisé dans je ne sais quel paradis fiscal. En quelques coups de souris, j'avais donc versé l’acompte, réalisant à peine que je mettais en branle une machine prête à me broyer. Ça m'a même fait sourire, l'idée que je ne serai plus là pour payer le solde.
Et puis je me suis dit que je m'en fichais, comme du reste, d'ailleurs.

J'ai continué à vivre, normalement, ne sachant pas trop quand le tueur viendrait me libérer de cette existence. Et c'est tout l'inverse qui s'est produit.

Ça m'est tombé dessus soudainement, en rentrant du travail, dans le métro du soir encore une fois. La tête baissée, je traversais à longues enjambées la galerie pavée de faïence pour aller me faire une place dans le train surchargé, comme chaque soir à la même heure, à quelques minutes près. La tête vidée par une journée de travail, je suivais le troupeau, n'aspirant à rien d'autre qu'à la chute finale que j'attendais. La rame de métro était bondée, comme chaque soir à cette heure. Les corps se touchaient avec dégoût, essayant malgré tout d'éviter le contact.

J'ignore pour quelle raison le train freina brusquement, provoquant dans la masse humaine une ondulation brutale. Ma main se porta, par réflexe, vers la barre de métal pour la serrer et éviter la chute. Dans la bousculade qui suivit, je sentis sur mes doigts le doux contact d'une main, se raccrochant elle aussi à l'axe de soutien.
Alors que le wagon était agitée d'une longue secousse, je sentis sur ma peau la pression de la main de l'autre et cherchai instinctivement à en identifier le porteur dans la cohue. Un regard bleu-vert s'accrocha au mien, tandis que le métro reprenait une allure normale. Nos mains ne relâchèrent cependant pas la barre, tandis que nous nous découvrions. Vêtue d'un long manteau brun, elle portait une écharpe qui lui dissimulait le bas du visage. Cependant, je savais qu'elle me souriait tandis que sa main continuait de toucher la mienne.

J'ignore combien de temps nous sommes restés l'un face à l'autre, sourire aux lèvres. Il a fallu qu'une bande d'étudiants bruyants entre dans le wagon pour que le temps reprenne son cours. Nous sommes descendus à l'arrêt suivant et nous sommes réfugiés dans un café. Et, enfin, nous nous sommes parlé, longuement, jusqu'à ce que vienne l'heure de nous séparer, jusqu'à la prochaine rencontre, jusqu'au prochain rendez-vous.

Alors qu'elle tournait les talons, j'ai capturé une dernière bouffée de son parfum et m'en suis empli les poumons. Je l'ai regardé s'éloigner, le cœur vibrant, comme paralysé et insensible au monde extérieur. Avant de passer le tournant, elle s'est retournée, et m'a souri, provoquant dans ma poitrine une déflagration.
Il m'a fallu quelques minutes pour revenir à la conscience et reprendre mon chemin habituel.
Quand je suis sorti du métro, l'air semblait plus léger, comme moins encombré de pollution. Quelques heures plus tôt, j'aurais trouvé cette situation totalement stupide et, pour tout dire, incroyable. Seulement, ça m'était arrivé, sans prévenir, comme si le Destin s'était fait un malin plaisir de contrarier mes plans.
Les pensées se bousculaient dans ma tête, j'avais mille choses à entreprendre, mille envies à satisfaire, maintenant. Moi qui avais décidé de mourir, je me découvrais une féroce envie de vie.

En arrivant au bas de mon immeuble, le cœur battant la chamade, je n'avais qu'une idée en tête : contacter le plus rapidement possible le tueur que j'avais engagé, pour arrêter la machine infernale que j'avais mis en marche. Alors que je fouillais dans mes poches à la recherche de mes clés, une forme bondit sur moi sauvagement, avant de m'entraîner dans la ruelle proche. Un instant, j'ai pensé être victime d'une agression avant de comprendre ce qui se passait. Quand il a sorti un revolver et l'a pointé vers ma bouche, j'ai hurlé :
- Arrêtez ! C'est moi !

* * *

Je fais peut-être un sale boulot, mais dans ma branche, le client est roi. Après avoir écouté son histoire, j'ai décidé de le croire. Après tout, il avait payé rubis sur l'ongle et, s'il voulait changer d'avis, libre à lui. Je l'ai laissé dans la ruelle, assis dans les ordures et suis rentré chez moi.
En entrant dans ma voiture, je ne pouvais m'empêcher de penser à ce que m'avait conté ce client pas comme les autres. Un sourire s'est dessiné malgré moi sur mes lèvres. Je suis sorti du véhicule et l'ai laissé sur le parking. C'était décidé : dorénavant, je prendrai le métro. 

4 commentaires:

  1. C'est vraiment pas mal comme texte, renvoyant au marasme qui nous habite depuis quelques temps.

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  2. Il y a un peu de Fightclub dans ce texte je trouve (mais ça n'engage que moi. C'est le "studio meublé par une grande enseigne suédoise" qui m'y a fait penser). En tout cas, j'ai bien apprécié la chute. Bonne continuation!

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    1. Tu as tout à fait raison, j'avais en tête ces scènes de "Fight Club" en écrivant ce texte. Merci de ton passage !

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