jeudi 22 mai 2014

Idiocracy (2006)


Le cinéma, et en particulier celui qui explore la science-fiction, met souvent en évidence les défauts de nos sociétés en imaginant ce que pourrait devenir notre monde à l'avenir. Certains films posent ces questions de façon presque imperceptible, laissant les spectateurs se questionner et débattre à l'envi, d'autres (plus rares) y vont avec de gros sabots. Objet filmique méconnu (que j'aurais laissé filer sans la grande perspicacité du très recommandable Ciné Fusion), "Idiocracy" (aussi connu sous le nom de "Planet Stupid" pour sa sortie DVD) n'y va pas avec le dos de la cuillère pour délivrer son propos. Réalisé et co-scénarise(1) par Mike Judge, qui avait déjà commis "Beavis et Butt-Head se font l'Amérique", ce film n'est jamais sorti en France et n'est trouvable qu'en DVD.

Afin d'expérimenter l'hibernation, l'armée américaine décide de plonger dans un sommeil artificiel deux citoyens étasuniens : Joe, un militaire brillant par sa médiocrité, et Rita, une prostituée. L'expérience tourne mal et les deux cobayes sont oubliés pendant 500 ans. Durant cette période, les Etats-Unis ont vu leur niveau intellectuel baisser dramatiquement, à grands coups d'émissions télévisées abrutissantes, de consommations de sodas et de fast-foods. 
Devenu du coup l'homme le plus intelligent du monde, le peu remarquable Joe va se trouver parachuté dans les plus hautes sphères d'un monde où la bêtise règne. 

Sous ses dehors de comédie parfois épaisse, "Idiocracy" est une farce féroce qui, dès ses premières minutes, fait froid dans le dos. Les premières séquences, si elles paraissaient un brin excessives lors de la sortie du film, sont d'ores et déjà d'actualité (il suffit de jeter un œil à n'importe quelle émission de télé-réalité ou au premier spot publicitaire venu). Pouvant sans rougir être qualifié de visionnaire, "Idiocracy", même si c'est fait avec un trait parfois épais, met en évidence pas mal des traits de nos sociétés occidentales : la bêtise érigée en vertu, la consommation outrancière comme un mode de vie, la femme uniquement considérée en tant qu'objet sexuel et l'homme n'utilisant que la partie la plus reptilienne de son cortex.

Mené par une distribution faite d'inconnus (ou presque, l'acteur principal, Luke Wilson, n'ayant pas brillé à Hollywood), "Idiocracy" se concentre sur son propos, ne laissant jamais la forme l'emporter sur le fond. Corrosif comme rarement un film l'aura été, il n'épargne rien ni personne et ne fait aucun compromis. Dans un monde où la stupidité l'a emporté, et où les grandes marques ont réduit la Terre à une immense décharge stérile, les différents chapitres de cette fable au vitriol sont remarquablement mis en scène, rendant le propos encore plus virulent.

Devenu culte depuis sa sortie, "Idiocracy" fait l'objet, dans son pays d'origine, d'un véritable retour en grâce depuis quelques années. Dans nos contrées, ses aficionados sont plus rares, mais il gagnerait à être visionné et reconnu, tant sa parole est juste.

On pardonnera donc les gags un peu lourds qui émaillent ça et là "Idiocracy" et les effets spéciaux en carton (le budget total du film doit équivaloir au budget "cantine" d'un volet de "Transformers"). D'une pertinence rare et d'une impertinence qui fait du bien, ce film possède l'impact d'un direct au foie. Après l'avoir visionné, on peut raisonnablement se dire que l'avenir qui y décrit pourrait ne pas attendre cinq siècles. 





(1) : le deuxième scénariste est un certain Etan Cohen...à ne pas confondre avec Ethan Coen, le co-réalisateur de "The big Lebowski" ou "O' Brother".

12 commentaires:

  1. Un film prophétique sur nos sociétés futures ? Faut espérer que non :)

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    1. Je n'espère pas...mais sur bien des points, il "sonne" vrai, sous ses dehors de grosse farce.

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  2. Je l'avais déjà vu sur un de mes sites fournisseurs de films et j'avais eu peur de la comédie américaine lourdingue et graveleuse. Maintenant je suis assez tentée pour le regarder mais je ne suis pas sure que ce soit une bonne idée, étant donné que mon métier me confronte déjà à l'ignorance des générations futures et que ce n'est donc pas de la fiction mais bien la réalité.

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    1. Il est vrai que, sous ses dehors de comédie lourde, "Idiocracy" est un film qui peut faire froid dans le dos. Ton commentaire (enseignerais-tu ?) me conforte -hélas- dans la piètre opinion que je peux régulièrement avoir sur l'évolution de l'humanité.

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    2. Oui je suis prof de français ^^ En fait le plus inquiétant n'est pas la bêtise de nos jeunes mais leur volonté de rester ignorants et de se complaire là dedans. Autant te dire que je n'ai plus du tout foi en l'être humain!

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    3. Tu n'es -hélas- pas la première personne à constater cela (j'ai pas mal de profs dans mon cercle d'amis) : c'est affligeant et désolant.
      Sans se dédouaner, je crois qu'on peut en remercier certaines chaînes de télévision et autres réseaux sociaux.

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  3. Mouais mouais mouais. J'avoue pour ma part que je ne marche que pour moi dans tout ce discours "la société va mal, les jeunes ne valent plus rien". Et je suspecte toujours les films qui en parlent de surfer sur la vague sans trop d'état d'âme. Ces artistes de cinéma-là auraient-ils autre chose à proposer ? C'est à voir.

    Je suis sévère, quand je dis ça, surtout que tu parles d'un film que je n'ai pas vu. Disons donc que ça ne me fait pas une envie folle. Quitte à me dire que le cinéma peut dénoncer ce qui est moche et commercial, je préfère me tourner vers des films beaux et (un peu) "pointus".

    Je n'ai pas d'enfant et n'en côtoie pas, mais je me dis que l'avenir de ces plus jeunes que moi ne sera pas perdu tant qu'ils auront au moins l'accès à autre chose que des soaps et des pubs. Tâchons tous, à notre échelle, de penser à transmettre ce que nous pouvons... au moins côté cinéphilie ;)

    Bonne journée, Laurent, et à bientôt.

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    1. Je comprends ton point de vue, Martin. "Idiocracy" n'y va pas avec le dos de la cuillère et nombre de films posent les mêmes questions, de façon plus subtile (je songe notamment au sublime "Fight Club"). Mais la voix que fait entendre ce film trouve un écho chez moi.
      En ce qui me concerne, en tant que père -à mon modeste niveau- j'essaie de tenir ce rôle de transmetteur. Tout n'est pas perdu (d'après ce que j'entends sur ce qui se passe dans la génération "d'après), mais le train n'avance pas à la même vitesse pour tout le monde, semble-t-il.
      Merci de ta visite, Martin...bon dimanche !

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  4. Coucou !
    J'avais commencé à voir ce film car l'histoire m'intéressait, mais franchement...j'ai tenu 30 minutes à peu près avant de tout éteindre. Je n'ai pas du tout aimé le traitement de l’histoire que j'ai trouvé complétement c0n et lourd. Vu le sujet du film, y'avait matière à faire quelque chose de plus sérieux tout en restant léger, mais là, c'est insupportable (pour moi^^) :)

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    1. Hello !
      Comme je le répondais à Martin, "Idiocracy" y va lourdement (trop, à ton goût, et je le conçois), pour dénoncer la bêtise ambiante. Il choisit d'adopter le ton de ce qu'il vilipende : cet axe de traitement peut rebuter...
      En tout cas, merci d'avoir essayé...et d'être passée ici !

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  5. Bel article, je suis content d'avoir fait un adorateur de plus du culte de ce petit film corrosif. Je comprend parfaitement les commentaires plus haut, ce n'est pas un film qui plait à tout le monde, vu son traitement très gras, mais justement c'est sous ce vernis typiquement américain que réside la vrai critique de tout le film. Et puis comme tu dis, si les choses avancent au même rythme on ne va pas attendre 5 siècles pour en arriver là...

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    1. Merci pour ce commentaire et (surtout) avoir attiré mon attention vers ce film, pas exempt de défaut, mais hélas prophétique.

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