jeudi 8 novembre 2012

Loup, y-es-tu ?

La présence d'une muse efficace n'est pas toujours suffisante pour assurer le succès, lors d'un concours de nouvelles. S'il est arrivé que je figure au palmarès, parfois ce n'est pas le cas. Dans le cadre d'un concours assez "local", j'ai produit ce petit texte, que je mets maintenant à votre disposition, puisqu'il ne fait pas partie des lauréats.
Bonne lecture !


Ça fait plus d'une heure que je cavale dans cette forêt, des fougères jusqu'aux cuisses. Les ronces s'accrochent à mes jambes à chaque foulée, comme si elles tentaient de ralentir ma course. Les traces que laisse ma proie sont de plus en plus discrètes. Peu à peu, le loup retrouve ses marques et redevient une véritable bête sauvage. Il va falloir que je le retrouve sans tarder, avant qu'il ne réussisse totalement à me semer.
Ce métier devient de plus en plus difficile. Dans les premiers jours, juste après qu'on découvre l'Anomalie, la chasse était presque trop facile. Les premiers évadés savaient à peine se cacher, et certains allèrent jusqu'à courir vers leurs Traqueurs qui n'avaient plus qu'à tirer. Avec le temps, cependant, ils sont devenus de plus en plus malins et commencent à nous donner du fil à retordre.
Lors de ma dernière mission, j'ai du me charger d'un nain. Étant donné qu'il était sujet à une rhinite chronique, ses éternuements continuels ont eu tôt fait de le trahir. Je n'ai eu plus qu'à le mettre en joue, et le tour était joué.
Ce loup, c'est une autre histoire, sans mauvais jeu de mots. Je l'ai aperçu tout à l'heure, au loin, et il m'a semblé gigantesque. C'est tout à fait le genre de bestiole capable d'engouffrer une gamine au petit déjeuner et sa grand-mère à midi. Il va falloir qu'une solution soit rapidement trouvée pour rectifier l'Anomalie, et que s'arrête ce délire. J'ose à peine imaginer ce qui va se passer le jour où un dragon va débouler en ville.
L’Anomalie, comme on l'appelle, n'a pas encore de cause connue. Depuis sa découverte, on s'est rendu compte que des personnages de contes avaient réussi à passer dans notre monde, aussi dingue que cela puisse paraître. Jusqu'à présent, nous avons réussi à neutraliser tous les transfuges repérés, sans que le grand public ne soit informé de cette bizarrerie. Si les chercheurs n'arrivent pas à corriger cette faille dans la réalité, il y a cependant fort à parier que toute cette histoire vire au chaos. Il m'arrive parfois d'imaginer ce qui se passerait si l'Anomalie s'étendait à tous les livres. Quand on voit ce qui sort en librairie, on est en droit de frémir. Je me vois mal en chasseur de vampires, si vous voulez tout savoir.
Un craquement dans un buisson tout proche me fait sursauter. J'ai à peine le temps de pivoter dans la direction du bruit qu'une énorme masse grise est déjà sur moi, toute de crocs et de griffes. Je m'écroule au sol, avec l'impression de passer sous un train. Grondant et bavant, le loup cherche à atteindre ma gorge mais se heurte à mon bras gauche, tendu dans un réflexe de défense assez vain. Ses crocs se referment sur mon coude et je hurle de douleur. C'est là que je me rends compte qu'il n'a sans doute pas recouvré l'instinct propre à ceux de sa race. Il aurait pu m'arracher le bras d'un coup, mais ne fait que me mordre, comme s'il découvrait ce dont il est capable.Je profite de son étonnement pour dégager mon bras droit et saisir mon arme. Je ne suis pas sensé tirer à bout portant mais n'ai guère le choix. Pointant maladroitement le canon vers son ventre, je presse la détente.Il bondit en arrière, comme s'il avait posé les pattes sur une plaque brûlante, avant d'atterrir quelques mètres en arrière. Tandis qu'il se tord de douleur, comme en proie à une crise d'épilepsie, je me redresse tant bien que mal, mon bras gauche irradiant de douleur. Avec ce que je viens de lui envoyer, il en a pour quelques heures à ne plus pouvoir bouger, en théorie. Je ne peux m'empêcher cependant de le maintenir en joue, tout en attrapant mon téléphone et en composant le numéro de l'Agence.
- C'est le Traqueur. Je l'ai eu.
- Parfait. On vous rappelle.
Je raccroche et me laisse glisser au sol, m'asseyant contre un arbre, sans baisser mon arbre. Le loup n'a pas bougé, si ce n'est le mouvement régulier de sa cage thoracique. De mon bras sanguinolent, je fouille dans la poche de mon manteau en grimaçant de douleur pour atteindre mon paquet de cigarettes.
- Ne....me renvoie pas...s'il te plaît.
J'ai sursauté et ai machinalement parcouru les alentours du regard avant de réaliser que c'était le grand loup gris allongé devant moi qui venait de parler. Ses yeux verts sont ouverts et dirigés vers moi, emplis de ce qui ressemblait à des larmes.
- Tu parles ?
- Évidemment....tu ne connais pas l'histoire ?
Les yeux exorbités, j'ai malgré moi baissé mon arme et laissé tomber mes cigarettes.
- L'histoire ?
- Celle où je dévore la grand-mère de cette sale gamine.
- Ah, cette histoire-là.
J'ai hoché la tête. Après tout, le fait qu'il parle ne m'étonne même pas, au vu de la situation. C'était la première fois cependant que je discutais avec une cible.
- Je ne veux pas y retourner. S'il te plaît, ne me renvoie pas, a-t-il répété.
- Tu t'imagines que je vais te laisser filer ? A la première occasion, tu te feras un randonneur tartare, ai-je ricané.
- Et si je te promets de ne pas me comporter....comme une bête ?
- Pas question ! Tu n'as rien à faire dans ce monde, pas plus que tes semblables. De toute façon, tu as un rôle à jouer, là-bas, c'est comme ça.Il a laissé échapper un gémissement à vous fendre le cœur.
- Arrête ça, ai-je dit.
- Je n'y peux rien, c'est plus fort que moi. L'instinct, sans doute.
J'ai alors posé la question qui me taraudait depuis des semaines, depuis que j'avais effectué ma première mission.
- Pourquoi surgissez-vous, comme ça, dans notre monde ? Comment ça se fait ?
Un éclair de malice a brillé dans ses yeux.
- Figure-toi que je n'en sais rien. C'est comme si une porte s'était ouverte dans notre réalité à nous, les créatures de contes.
- Mais pourquoi ? Vous devez vous douter que votre place n'est pas ici, non ?
Il a poussé un long soupir.
- On voit bien que ce n'est pas toi qui te fais ouvrir le ventre chaque fois qu'on raconte l'histoire, que tu n'es pas obligé de faire semblant de terroriser cette fille en rouge... Tout ce que je voulais, moi, c'était...sentir l'odeur de la forêt, courir dans les sous-bois, être libre.
- Je suis désolé.
Les mots m'avaient échappé. Je les ai regrettés aussitôt : il est hors de question de sympathiser avec l'ennemi.
- Oublie ça...tu vas retourner d'où tu viens. Tu dois retourner là-bas, pour que l'histoire puisse exister. C'est l'ordre des choses...ai-je cru bon d'ajouter.
Un nouveau gémissement s'est échappé de sa grande carcasse grise. J'ai secoué la tête.
- Tu es pénible, à faire ce bruit.
Il n'a pas répondu. Je me suis relevé et me suis allumé une cigarette. La douleur dans mon coude se faisait plus aiguë. Quand mon téléphone a vibré dans ma poche, c'est d'une main dégouttant de sang que j'ai décroché.
- Oui ?
- C'est bon, tout le monde est en place.
- OK, je vous l'envoie.
Sans raccrocher, je me suis tourné vers le loup étendu au pied du vieux chêne. Il était temps que je le renvoie dans son histoire, les autres protagonistes n'attendaient plus que lui. Néanmoins, j'étais persuadé qu'il récidiverait dès que possible. Tôt ou tard, si l'Anomalie n'était pas corrigée rapidement, il serait de retour dans notre dimension et nos chemins se croiseraient de nouveau.
- Ça y est, il va falloir y aller.
Le loup n'a pas pris la peine de répondre, se contentant de longues et profondes respirations, les yeux brillants. Le temps de faire quelques réglages sur mon arme, je m'approche de lui et place le canon sur sa nuque.
- Je suis désolé, ai-je répété, avant de presser la détente, tout en fermant les yeux.
La vibration produite par le canon traverse tout mon corps et décuple, l'espace d'un instant, la douleur dans mon bras.

Quand j'ouvre à nouveau les yeux, le loup a disparu. Je porte le téléphone à hauteur de mon oreille et lâche :
- Mission accomplie, il est reparti.
Raccrochant avant que mon interlocuteur ne confirme le retour du loup dans l'histoire en cours, et le retour à la normale de cette dernière, je pousse un long soupir.Un sentiment de lassitude m'envahit, comme chaque fois. Après leur capture, les créatures sont, officiellement en tout cas, ré-expédiées dans leur monde d'origine, non sans avoir été étudiées par des experts pleins de perplexité. Ça ne colmate pas la fuite, en tout cas. J’ai parfois l’impression d’écoper l’eau qui s’engouffre dans les cales du Titanic avec un seau de plage. L’avantage de la situation, c’est que je suis loin d’être au chômage.

Une nouvelle vibration me tire de mes pensées.
Je sors le smartphone de ma poche et décroche :
- On en a un autre, Traqueur.
- Déjà ? C'est quoi, cette fois ?
- C’est un peu particulier : il s’agit à première vue d’une…sirène.

Cette fois, je vais sans doute devoir mouiller la chemise. Le moins que l’on puisse dire, c’est que mon métier est loin d’être monotone.
- Je m’en charge.
- On vous envoie les coordonnées.

La traque reprend. Quelle histoire !


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