Le film social est quasiment devenu une spécialité britannique, dont la bannière est fièrement brandie par des réalisateurs comme Mike Leigh ou Ken Loach. Il existe cependant quelques belles tentatives venues d'autres pays. Une des dernières en date, dans ce registre où de petites gens affrontent leur dure réalité non sans humour, est un film français, "Discount", bien ancré dans l'actualité, mais qui n'attira pas autant de spectateurs que l'on aurait aimé (j'ignore s'il a été rentable et ai envie de dire que ce n'est pas le propos).
Les employés du Discount ont la banane, c'est dans leur contrat, c'est affiché un peu partout sur leur lieu de travail. Ils n'ont pas le choix, eux qui sont chronométrés jusqu'au moment de leur pause-toilettes : avec l'arrivée des caisses automatiques, les licenciements qui s'annoncent n'en laisseront que quelques-uns en poste.
Ecoeurés de devoir détruire des produits dont la date de péremption est atteinte, certains des employés du Discount décident de détourner ces produits et de les vendre (à des prix dérisoires) à ceux qui en ont le plus besoin. Et voilà comment naît un discount solidaire.
Bien entendu, les ennuis ne s'arrêtent pas pour autant. Mais maintenant, ils se sentent et sont solidaires.
Solidarité : voici le mot qui sous-tend toute l'histoire de "Discount". Et, en ces temps de chacun-pour-soi et tout-pour-ma-gueule, alors qu'on préfère les caisses automatiques au regard usé d'une caissière (pardon, hôtesse de caisse), qu'on trouve plus de valeurs dans des réseaux dits sociaux aux vraies relations humaines, ce mot devrait briller de mille feux à chaque coin de rue. Quasiment documentaire, "Discount", dont on sent qu'il a été filmé parfois avec les moyens du bord (il y eut du financement participatif dans sa construction), est de ces films qui vous font ouvrir les yeux sur quelque chose qu'on sait présent, mais qu'on préfère glisser sous le tapis.
Partant d'un coup de gueule au sujet du gaspillage alimentaire (les scènes qui décrivent la javellisation des produits destinés à la benne sont un véritable coup de poing salutaire), Louis-Julien Petit, le réalisateur dépasse ce premier argument et emmène son histoire sur un terrain plus large. Dénonçant les agissements de la grande distribution, mais sans manichéisme, toute l'équipe, solidaire, prend le parti de ceux qui sont broyés dans un système qui ne tient plus compte de leurs existences. Sans faire du Ken Loach à la française, Louis-Julien Petit trouve un ton unique et insuffle à "Discount" une force qu'on désespérait de trouver dans le cinéma hexagonal, d'ordinaire formaté et aseptisé. On ne verra sans doute jamais "Discount" sur une des grandes chaînes télévisées, et c'est sans doute ce qui est le plus regrettable.
Que dire des interprètes de "Discount", si ce n'est qu'ils sont tous formidables ? Qu'il s'agisse d'Olivier Barthélémy, de Corinne Masiero (déjà remarquée dans "De rouille et d'os"), de Pascal Demolon (vu dans "Elle l'adore"), de Sarah Suco, de M'Barek Belkouk ou de Zabou Breitman (venue en participation, c'est à noter), on a envie de leur offrir la standing ovation qu'ils méritent pour être les représentants de ceux qu'on ne voit jamais, parce qu'on ne veut plus les voir. Leurs personnages, magnifiés par leur interprétation d'une remarquable justesse, sont les véritables héros de la guerre qui se déroule actuellement, tout près de nous. Leur adversaire, c'est la finance, comme disait quelqu'un.
On sort de "Discount" avec au ventre un mélange de colère, de tristesse et aussi de joie et de tendresse. Mais une chose est sûre : ce film indispensable ne laissera personne froid. Pas tout à fait un drame social, mais pas non plus complètement un feel good movie, "Discount" aurait forcément mérité une plus grande visibilité, en cette époque où l'avoir à souvent plus de valeur que l'être.