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mardi 4 décembre 2018

Floride (2015)

Certains acteurs, qui semblent avoir depuis toujours fait partie de notre paysage cinématographique, laissent un vide immense lorsqu'ils s'en vont, rattrapés par la faucheuse. Quand Jean Rochefort, dont on ne compte pas les rôles marquants dans le cinéma français, est décédé, il y a quelques mois, c'est un pan du patrimoine qui s'est effondré. Son film, "Floride", de Philippe Le Guay, n'avait pourtant pas déplacé les foules : il y affrontait pourtant la vieillesse, la décrépitude, la mort. Il est temps de rendre un hommage à ce grand monsieur, à l'occasion de son ultime passage sur grand écran.

Claude Lherminier, octogénaire, autrefois grand industriel, souffre de troubles et d'absences, au point qu'il ne peut rester seul. Sa fille Carole, en plus de lui avoir succédé à la tête de l'entreprise familiale, se charge de tout ou presque, aux dépens de sa propre vie. Tout attachant qu'il soit, Claude n'est pas facile à vivre et a ses exigences, comme celle, chaque matin, d'avoir un verre de jus d'orange de Floride, là où réside son autre fille, Alice. Sauf qu'Alice est morte depuis neuf ans...

Tiré de la pièce de théâtre "Le père" de Florian Zeller, le film de Philippe Le Guay (récemment réalisateur de "Normandie Nue") aurait pu sombrer dans le pathos : traiter de la déchéance du corps et de l'esprit n'est pas sans risques. Mais le scénario fait le choix de ne pas tout voir en noir ou en blanc. Oui, le héros a la tête qui flanche et le corps qui fatigue, mais, au hasard de quelques fulgurances, il a aussi l’œil qui pétille et le charme intact. Oui, sa fille est dévouée au point de négliger sa propre histoire, mais elle aussi des faiblesses. C'est donc grâce à se deux personnages principaux que "Floride" est plutôt réussi et émouvant. 

Émouvant, parce qu'il s'agit du dernier rôle de Jean Rochefort. La moustache la plus célèbre du cinéma hexagonal, le timbre inimitable qui nous a accompagné tant d'années durant sont là, presque intacts, malgré l'âge et la fatigue. Et, surtout, parce qu'il n'hésite pas à exposer ce qu'il est, Jean Rochefort n'en est que plus touchant. Face à lui, Sandrine Kiberlain réussit à tirer son épingle du jeu et lui renvoie la balle chaque fois que nécessaire, toujours avec justesse. On notera au passage l'interprétation toute en nuances de Laurent Lucas, acteur trop rare, qui est ici au rang des dommages collatéraux de l'avancée de l'âge. 

Sur un thème qui n'était ni vendeur, ni facile, Philippe Le Guay réussit, avec "Floride", un film émouvant sur le grand âge et les relations entre père et fille. Il faut dire que ce film est magnifiquement porté par des acteurs remarquables, dont l'immense et regretté Jean Rochefort. Ne serait-ce que pour rendre hommage à celui qui reste l'un des plus grands comédiens français, "Floride" mérite d'être (re)vu.


mercredi 2 janvier 2013

Je me suis fait tout petit (2012)



Lectrice, lecteur, toi qui passe par ce blog, prends quelques instants pour regarder l'affiche de "Je me suis fait tout petit", qui trône en haut de ce billet. Ne dirait-on pas, aux sourires qui ornent le visage des deux personnages, qu'il s'agit probablement d'une comédie, qui plus est romantique, dont les protagonistes principaux sont la femme et l'homme incarnés par Vanessa Paradis et Denis Ménochet ? Ne jurerait-on pas une énième déclinaison de la rencontre improbable débouchant sur une belle histoire, malgré les embûches qui se présentent ? 
L'affiche est trompeuse, une fois encore, chers lecteurs, puisque ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ou alors, je n'ai pas vu le même film que la poignée de spectateurs qui se déplacèrent lorsque "Je me suis fait tout petit" sortit en salles. 

Depuis que sa femme l'a quitté, cinq ans auparavant, Yvan s'est muré. Ses deux filles vivent chez sa soeur, une gentille excentrique dont le mari montre des trésors d'empathie, tandis qu'il survit plus qu'il ne vit. Quand le fils de son ex-femme surgit dans sa vie, Yvan va voir sa vie bouleversée par ce petit garçon silencieux, tandis qu'il croise la trajectoire d'une étrange professeure d'arts plastiques, tout en affrontant la rébellion de ses deux adolescentes de filles. 

Le résumé qui précède ne donne probablement pas l'impression que "Je me suis fait tout petit", première réalisation de Cecilia Rouaud, est une comédie romantique. C'est dire à quel point l'affiche (et la bande-annonce) vendirent mal ce film. Il s'agit de l'histoire d'un homme, enfermé dans sa pudeur et ses certitudes, blessé profondément, qui va apprendre à renaître. Alors, certes, il y a dans ce parcours l'étincelle que la rencontre amoureuse peut déclencher, mais "Je me suis fait tout petit", film touchant, sincère, émouvant, n'est en aucun cas une comédie. 

Prodigieusement interprété par Denis Ménochet (déjà remarquable dans le prologue du "Inglorious Basterds" de Quentin Tarantino), le héros de "Je me suis fait tout petit" est entouré de personnages forts mais jamais caricaturaux, tous habités par leurs interprètes. Qu'il s'agisse du trop rare Laurent Lucas, de la délicieuse Léa Drucker ou même de Vanessa Paradis (et je ne cite que les têtes d'affiche, je pourrais allonger la liste, et évoquer au passage le joli travail des plus jeunes interprètes), ce film est un régal pour qui aime les acteurs.

Pour une première réalisation, "Je me suis fait tout petit" ne comporte aucune faute de mise en scène. Visiblement dirigé par une réalisatrice amoureuse de ses acteurs, le film déroule en douceur ses séquences, glissant de temps à autre de jolies scènes, souvent muettes, qui ajoutent à la poésie de l'ensemble. Ayant fait ses premières armes en tant qu'assistante-réalisatrice sur "Une pure affaire", au thème plutôt éloigné de la présente chronique de la vie d'un homme à un tournant capital, Cecilia Rouaud réussit l'épreuve du premier film avec un talent que pourraient lui envier bien des réalisateurs.

Au service d'une histoire ancrée dans son époque et bâtie autour d'un homme prisonnier de ses certitudes, "Je me suis fait tout petit" est de ces films doux-amers, qui font du bien sans faire appel aux ressorts de la comédie, qui touchent parce qu'ils sont sincères. L'échec commercial de ce film est incompréhensible : sa sortie récente en DVD est l'occasion rêvée d'offrir une deuxième chance à "Je me suis fait tout petit". Il le mérite amplement !