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mercredi 17 février 2021

Pas son genre (2013)


Si on se fie à son affiche, "Pas son genre", de Lucas Belvaux, ressemble fort à une comédie romantique. Ce serait mal connaître ce cinéaste venu du nord, plus habitué à explorer les âmes qu'à se réfugier dans la facilité de la romcom. Avec, en tête d'affiche, la trop rare Emilie Dequenne, ce film eut un succès d'estime (comprenez par là qu'il ne déchaîna pas les foules). Histoire de vérifier que nous ne sommes pas passés à côté d'un joli film, voire d'une grande œuvre, penchons-nous un instant sur "Pas son genre". 

Parisien dans l'âme, Clément, professeur de philosophie reconnu est affecté à Arras, où il ne connaît personne. Là-bas, alors qu'il erre, il tombe sous le charme de Jennifer, coiffeuse de profession, dont les affinités sont à mille lieues des siennes. Elle aime le karaoké et les journaux people, il s'intéresse à Kant et participe à des conférences de haut niveau. Les deux amants ont-ils un avenir ensemble ? Ou leurs différences sont-elles trop fortes ? 

En adaptant le roman éponyme de  Philippe Vilain, Lucas Belvaux n'ambitionnait sans doute pas de répondre à ces questions, mais avait l'immense mérite de les poser. Si "Pas son genre" était une véritable comédie romantique et respectait le cahier des charges du genre, les deux protagonistes finiraient pas vaincre leurs différences, au nom de l'Amour, celui qui met à bas les barrières et vainc tout. Seulement, comme je le disais en exergue, nous ne sommes pas, malgré ce que pourrait laisser penser l'affiche, dans une romcom. Loin de moi l'idée de vouloir déflorer la fin de l'histoire, mais vous aurez peu l'occasion de rire, ni même de sourire, en visionnant "Pas son genre". Lucas Belvaux, l'air de rien, pose de véritables questions, avec ce petit film plus malin qu'il n'y paraît. Peut-on aimer quelqu'un qui n'appartient pas à notre milieu social ? A-t-on un futur quand on vient de milieux diamétralement opposés ? 

Questionnant sans torturer (on l'en remercie au passage), le réalisateur belge donne surtout à ses acteurs l'occasion de livrer deux jolis numéros, chacun dans leur style. Avant de la mettre en scène dans le très militant "Chez nous", Lucas Belvaux offre ici un beau rôle, souvent poignant, à Emilie Dequenne, qui n'était pourtant pas le premier choix du réalisateur. On imagine cependant mal  le personnage central de "Pas son genre" incarné par une autre interprète, tant elle est spontanée et donne à son rôle l'épaisseur nécessaire. Face à elle, Loïc Corbery, tout en retenue et en intériorité, est également une belle surprise. 

On pourra regretter que "Pas son genre" fasse un peu de sur-place dans sa dernière partie, laissant l'impression qu'il s'agit de remplissage. Le film aurait probablement gagné à être un peu plus court, mais produit cependant son petit effet, à base de charme et d'amertume à la fois. 



mercredi 27 juin 2018

Les hommes du feu (2017)



Autrefois acteur (souvenez-vous du "Dernier Combat"), Pierre Jolivet est passé de l'autre côté de la caméra et s'est fait un nom de réalisateur, avec des films comme "Ma petite entreprise" ou "Le frère du guerrier", pour n'en citer que deux, dans de genres assez différents. Posant souvent sa caméra à hauteur d'homme (et de femme), il donne à ses films un ton social qui lui est propre. L'an dernier, "Les hommes du feu", qui mettait à l'honneur la très honorable profession de pompier n'a pas séduit le public.

Mutée dans une caserne du sud de la France, alors que l'été et la perspective des incendies approchent, Bénédicte a sa profession dans le sang. S'intégrant dans son nouveau cadre de vie, elle est vite propulsée dans les urgences, le quotidien des sapeurs-pompiers. Mais, une nuit, c'est le drame. Lorsqu'elle doit intervenir sur un accident de la route, Bénédicte fait une erreur et ne voit pas une victime, éjectée du véhicule et laissée sur le bas-côté. Alors qu'autour d'elle la vie continue, Bénédicte doit vivre avec cette erreur et ses conséquences...

Tourné en partie dans des conditions réalistes et encadrées par les sapeurs-pompiers du Var, "Les hommes du feu" a des airs de documentaire. En cela, il est très louable, parce qu'il permet de découvrir les femmes et les hommes sous l'uniforme, et d'embarquer avec eux. Seulement, ce n'est pas un documentaire, mais une véritable fiction, et si le film permet de s'imprégner de l'ambiance de la caserne, il souffre tout de même de ce qu'il est : une fiction documentée, jeu d'équilibre subtil entre deux genres, pas toujours synonyme de réussite.

L'intrigue annoncée par le pitch du film est finalement assez peu utilisée et diluée dans un canevas assez lâche, où chacun des personnages poursuit sa quête personnelle. Entre ses tourments personnels et les tensions professionnels, chaque protagoniste des "Hommes du feu" tente d'avancer, sur une trajectoire hésitante. Celles et ceux dont il est question dans ce film, c'est-à-dire les pompiers et leur entourage, sont incarnés par des acteurs convaincus de leur mission, mais pas toujours habilement servis. Ainsi, on pourra pointer certaines scènes un peu "forcées" du côté du personnage de Roschdy Zem, par exemple. Enfin, on déplorera l'utilisation de quelques clichés qu'il eût été plus habile de contourner, afin de rester sur un axe plus solide. 

Partant d'une très noble intention, celle de célébrer des hommes et des femmes s'évertuant à sauver des vies, parfois au péril de la leur, "Les hommes du feu" est une déception. Faute d'une ossature solide et partant un peu dans tous les sens, ce film rate son objectif. 


dimanche 10 septembre 2017

Chez nous (2017)


Sorti en pleine campagne présidentielle (et, à ce titre, accusé d'être partisan), le dernier film de Lucas Belvaux, "Chez nous" n'a sans doute pas eu d'effet sur les suffrages. Même si on parlât quelque peu de ce film lors de sa sortie, il n'eut pas le succès que l'on aurait pu escompter. Pourtant, il fait partie des quelques rares tentatives du cinéma d'explorer la politique française, qui plus est en prenant un angle social : ce ne sont pas les élus qui sont filmés, comme dans le remarquable "L'exercice de l'état". Avec le recul, on peut sans doute mieux juger de sa valeur en tant que film.

Infirmière à domicile à Hénart, dans le Nord, Pauline est appréciée de tous pour sa gentillesse, sa compétence et l'énergie qu'elle déploie auprès de ses patients, de ses deux enfants et de son père malade. Quand elle est approchée pour être tête de liste sous les couleurs du parti d'extrême-droite, Pauline hésite : après tout, elle est bien placée pour voir que tout ne va pas si bien, dans sa région. Le regard des autres sur Pauline change d'un coup, entre admiration et haine : une étrange machine s'est mise en marche, quitte à la dépasser.

On laissera de côté la polémique qui entoura la sortie de ce film, objet d'une tempête dans un petit verre d'eau, sans grande justification finalement. Concentrons-nous sur le long métrage et ce qu'il raconte. Sa première partie, sans doute la plus réussie, décrit l'instillation d'une idée, à la (dé)faveur d'un contexte. Comment la très humaine infirmière accepte-t-elle d'être investie par un parti aux antipodes de son patrimoine (son père fut militant communiste, en l'occurrence) ? C'est dans cette première moitié du film que Lucas Belvaux se montre le plus habile, car on comprend la démarche de Pauline, même si elle peut susciter des réactions diverses. Entre drame social et chronique politique (mais à hauteur de citoyen, ce qui fait toute la différence), "Chez nous" décrit la mécanique d'un parti pas comme les autres, d'un ton presque documentaire (et sans doute peu éloigné de la réalité). Le sentiment de réussite de l'entreprise est, hélas, tempéré par la deuxième partie du film, moins efficace, parce que plombée par une dose de romanesque finalement peu utile et une résolution décevante.

En dehors de ce bémol, il faut saluer l'autre atout de ce film engagé : la formidable Emilie Duquenne, exceptionnelle dans le rôle de Pauline, témoin d'une époque. Encore une fois remarquable, l'actrice mérite le visionnage du film à elle seule. A ses côté, on appréciera la prestation de Guillaume Gouix, tandis que celles d'André Dussolier et, surtout, de Catherine Jacob peuvent décevoir. En dirigeante d'extrême droite, cette dernière est trop caricaturale (et trop dans l'imitation d'une femme politique bien réelle, surtout) pour être crédible. 

Engagé parce qu'il décrit comment fonctionne le recrutement d'un parti et, surtout, que ce parti n'est pas n'importe lequel, "Chez nous" a nombre de vertus pédagogiques, à l'adresse tant de la célèbre "France d'en bas" qu'à ceux qui prétendent au pouvoir (et apprendraient beaucoup à regarder plus souvent vers le bas). Sans sa conclusion, qui peut paraître bâclée, surtout si on la compare à sa première partie, "Chez nous" aurait pu être un grand film. 

Ce film a été vu dans le cadre du Movie Challenge 2017, dans la catégorie "Un film engagé".



samedi 26 septembre 2015

Une femme de ménage (2002)


Claude Berri, d'honnête artisan du cinéma (à ses débuts) devint avec les années le pape du septième art hexagonal. Producteur, réalisateur, parfois acteur et scénariste, il a alterné productions ambitieuses et films plus modestes. En adaptant le roman de Christian Oster, "Une femme de ménage", c'est le registre de ses films "humains" qu'il vint enrichir, offrant au passage à Emilie Dequenne, son interprète principale, une nomination aux César. Cette fois, Claude Berri ne reçut pas l'accueil public qui était souvent le sien. 

Depuis que sa femme l'a quitté, Jacques, ingénieur du son quinquagénaire, a du mal à reprendre pied. En tombant sur une petite annonce à la boulangerie, il prend à son service Laura, en tant que femme de ménage. La jeune femme, avec l'énergie de son âge, ne va pas enlever la poussière que sur les meubles de Jacques. 
Entre ces deux êtres qu'a priori tout oppose, l'amour va naître, malgré les différences, qu'elles soient d'âge ou de culture. 


C'est une histoire toute simple que Claude Berri narre ici : celle de personnes un peu à la dérive, qui se croisent, apprennent à s'apprécier et à s'aimer, malgré les accidents que la vie leur inflige. Et vous savez quoi ? Quand un tel film est bien réalisé et interprété, cela fait parfois un bien fou. On ne retient souvent de Claude Berri que ses projets pharaonesques et ses succès populaires mémorables, c'est oublier un peu vite qu'il savait également filmer à hauteur d'homme (et de femme). Malgré l'apparente simplicité du scénario, le spectateur est emporté du début à la fin en compagnie de Jacques, aux côtés de Laura et de sa drôle de coiffure. 
Pour interpréter Jacques, le choix de Jean-Pierre Bacri semblait une évidence : en se glissant dans la peau de cet homme blessé, dont le cœur ne bat jamais à la bonne vitesse, l'acteur prouve, s'il en était besoin, son immense talent. Face à lui, Emilie Dequenne se montre à la hauteur, jouant le plus naturellement du monde le rôle de Laura, entre vitalité et fragilité. Les quelques seconds rôles (dont Jacques Frantz, Brigitte Catillon et la réalisatrice Catherine Breillat) ne sont pas totalement éclipsés par les deux magnifiques interprètes principaux de ce film charmant.

Une fois de temps en temps, se laisser emporter par un film à dimension humaine peut faire beaucoup de bien. Si, en plus, ses interprètes sont touchés par la grâce, il se peut qu'une sorte de magie opère. Dans le cas de "Une femme de ménage", film que d'aucuns qualifieraient de mineur, une évidence s'impose : le charme est là, aussi doux-amer soit-il.


samedi 29 mars 2014

Oui, mais... (2001)


Les rouages de la psychanalyse sont un grand mystère pour la plupart des gens. Vouloir en faire l'objet central d'un film est donc une entreprise louable. On y a déjà eu droit sous différents angles avec, notamment, "Will Hunting" ou "A dangerous method", pour n'en citer que deux, diamétralement opposés. Yvan Lavandier, scénariste reconnu (on lui doit de nombreux scripts pour le petit écran et il revendique le titre de "script-doctor") a choisi, pour son premier métrage, "Oui, mais...", d'aborder ce thème, sur un ton chaleureux, voire parfois drôle. Il faut croire que sa proposition ne fut pas entendue, au vu du peu de succès du film. Pourtant, ce petit film reçut plusieurs prix, dans des festivals (que d'aucuns jugeraient mineurs, certes).

Eglantine, 17 ans, vit une période difficile. Entre une mère maniaco-dépressive et un père absent, elle peine à s'affirmer. Son petit ami, Sébastien, la presse de son côté de passer aux choses sérieuses et semble ne penser qu'à coucher avec elle, à la fois attirée et effrayée par la sexualité.
La jeune fille décide alors de suivre une thérapie brève et prend rendez-vous avec un psychanalyste malicieux et chaleureux.  

Sous ses allures de petite comédie française, "Oui, mais...", qui cache bien son jeu, est un remarquable exposé de ce que peut être une thérapie, à en croire certains avis. Pour tempérer cela, j'ajouterais que cette vision est extrêmement idéalisée et que la thérapie décrite là est digne d'un cas d'école...ce qui implique qu'elle est rarissime dans la "vraie vie". 

C'est là le principal reproche qu'on peut faire à ce petit film : faire du psychanalyste le détenteur de la vérité, celui par qui viendra la guérison. Gérard Jugnot, dans le rôle du psychanalyste, est étonnamment convaincant. Sa bonhomie colle tout à fait avec la description qu'en fait Yves Taillandier, même si ce personnage aurait sans doute gagné à avoir quelques failles. 
Face à lui, la jeune Emilie Dequenne, alors fraîchement couronnée à Cannes (pour "Rosetta"), fait montre d'une grâce et d'un talent qui manquent à pas mal de ses aînés. Donnant vie à Eglantine, elle entraîne avec elle le spectateur dans le parcours de vie de cette adolescente tourmentée. 

En dehors d'une mise en scène trop sage, on reprochera essentiellement à "Oui, mais..." un ton docte et excessivement lisse. Idéalisant sans doute trop le psychanalyste, Yves Lavandier lui épargne tout doute et toute faille, le rendant omnipotent aux yeux des autres personnages. Malgré cette tendance, et grâce à une belle interprétation, "Oui, mais..." mérite d'être vu, pour sa fraîcheur et sa façon d'aborder le thème qu'a choisi son réalisateur, à condition bien sûr d'être intéressé par ce sujet. 


dimanche 5 mai 2013

La meute (2009)


Le cinéma de genre français, méprisé par le public et snobé par les critiques, est une catégorie très particulière, d'où jaillissent parfois des films qui mériteraient mieux que leur sort. J'ai déjà évoqué en ces colonnes le peu de succès que connut le très bon "Le convoyeur" de Nicolas Boukhrief. On pourrait évoquer avec le même sentiment d'injustice le film "La meute", qui s'aventurait sur le terrain du film d'horreur et ne déplaça hélas pas les foules lors de sa sortie.

Parce qu'elle a pris en stop un mystérieux jeune homme, Charlotte, qui taille sa route au son de ses disques de métal, va découvrir l'horreur. Dans un bar perdu loin de toute civilisation, elle va être confronté à l'indicible et se retrouver plongée dans une horreur sans nom.

Entre western post-industriel et film d'horreur, "La meute" a le mérite d'oser et de ne pas s'embarrasser de fioritures scénaristiques. On est donc là pour être secoué, surpris et, parfois, angoissé par ce qui se passe ou va se passer. Alternant adroitement séquences gore et dialogues savoureux, "La meute" témoigne d'un véritable talent de toute son équipe, réalisateur en tête. Ce dernier, Franck Richard, réalise là un premier film assumé et réussi, même si le succès ne fut pas au rendez-vous.

Interprété avec brio par un casting exceptionnel, "La meute" vaut le déplacement, ne serait-ce que pour ses acteurs. Yolande Moreau, honorée par ses pairs à maintes reprises, en surprendra plus d'un dans son rôle de tenancière de saloon à la gâchette facile. Quant à Benjamin Biolay, il se glisse avec délice, semble-t-il, dans la peau du vénéneux auto-stoppeur. Emilie Dequenne, plus habituée au registre du cinéma d'auteur, est également remarquable de bout en bout. Et il en est de même pour tous les autres membres de la distribution (Philippe Nahon, par exemple).

Certes, il y a quelques moments de flottement et le scénario aurait sans doute mérité d'être étoffé. Une fois que l'on a compris ce qui se passe réellement dans ce no man's land dominé par des terrils maudits, c'en est fini des surprises. Il n'y rien non plus de réellement révolutionnaire dans ce film, qui ne bouleversera pas les amateurs d'horreur.

Mais la réalisation démontre à elle seule le talent de Franck Richard, à qui l'on souhaite que des producteurs donnent une nouvelle chance rapidement.

Enfin, il serait injuste de ne pas évoquer l'esthétique du film, dont les décors et la photographie participent de l'ambiance malsaine, crade et poisseuse. Pour une fois qu'un film a le courage d'assumer son genre jusqu'au bout, soulignons-le. Puisqu'il s'agit, de plus, d'un film français, n'hésitez pas (si vous êtes amateur de ce genre) à lui donner une nouvelle chance.