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dimanche 11 avril 2021

Avant l'hiver (2013)


Les romans de Philippe Claudel explorent souvent le fond de l'âme humaine, quitte à mettre les mains dans le plus sombre de l'homme. A l'occasion, cet écrivain s'est fait réalisateur, notamment avec "Il y a longtemps que je t'aime" ou "Le bruit des trousseaux". Son troisième long métrage, "Avant l'hiver", qui disposait d'un beau casting, n'a guère rencontré le public à sa sortie. Était-ce mérité ?

Marié à Lucie depuis longtemps, Paul est un neurochirurgien de renom. S'il ne cesse de travailler, son épouse s'ennuie chez elle. Un jour, le couple découvre des bouquets de roses rouges sans savoir qui les leur adresse. Paul, de son côté, croise à de multiples reprises Lou, une jeune femme énigmatique. Sous le regard de son ami Gérard, psychiatre, Paul va tenter de comprendre ce qui lui arrive...

Sans adapter l'un de ses romans, Philippe Claudel assure ici le rôle de scénariste et de réalisateur pour conter l'histoire d'un homme se retrouvant pris au piège de sa propre existence. Très vite, et avec une efficacité redoutable, il instille le malaise : les questions affluent chez Paul, au fur et à mesure de ces bouquets de roses déposés sur son passage et de ses rencontres avec l'étrange Lou. Paul a-t-il la vie qu'il attendait ? Et s'il avait fait d'autres choix, que serait-il aujourd'hui ? Les vertigineuses questions que se pose Paul restent intérieures et demandent au spectateur un effort, faute de quoi, il sera frustré par ce que le film propose (ou, plutôt, par ce qu'il n'offre finalement pas). 

A la lecture des romans de Philippe Claudel, on est souvent frappé par leur évidente cinégénie : qu'il s'agisse du "Rapport de Brodeck" ou de "L"archipel du chien", on devine en parcourant leurs pages que l'auteur les envisage comme des films, souvent à hauteur d'humanité. En se faisant réalisateur, Claudel fait montre d'un vrai talent de mise en scène : techniquement, "Avant l'hiver" est irréprochable.  

Et puis, l'interprétation de "Avant l'hiver" est assez remarquable. Daniel Auteuil, dans le rôle principal, montre ici qu'il peut être capable de faire d'excellents choix de rôles (on pouvait en douter, ces dernières années), tandis que, dans le rôle de son épouse, Kristin Scott-Thomas se montre impériale, une fois de plus. Face à eux, Leïla Bekhti, dans un rôle pas évident, tire brillamment son épingle du jeu. J'avoue avoir été moins convaincu par la prestation de Richard Berry, difficilement crédible en psychiatre. 

Sur un territoire de cinéma élégant, qui fait parfois penser à Chabrol ou à Sautet, Philippe Claudel offre ici un drame teinté de suspense où peu de choses sont dites et où rien n'est évident. Pour peu qu'on goûte ce genre, et qu'on apprécie les acteurs qui donnent vie au film, "Avant l'hiver" est doté d'un vrai pouvoir de séduction.




vendredi 19 mars 2021

Showgirls (1995)

Couvert de Razzie Awards lors de sa sortie, "Showgirls" est, avec les années, passé du statut de navet à celui de film-culte pour nombre de spectateurs. Cas d'école pour ce blog, et premier gros échec de Paul Verhoeven, "Showgirls" torpilla la carrière d'Elisabeth Berkley et participa avec "L'île aux pirates", au naufrage de Carolco. Pourtant, avec les années, ce film a connu un certain retour en grâce. Conspué jadis, il se voit célébré par nombre d'amateurs. A tort ou à raison ?

Nomi veut réussir et, pour cela, part à Las Vegas, la ville où tout est possible, pour peu qu'on oublie ses principes et qu'on soit prêt à y risquer son âme. Passionnée par la danse, elle a un atout, en plus de son courage : son corps, qu'elle est prête à montrer sous toutes ses coutures. Alors, elle débute en tant que strip-teaseuse, mais elle ira loin. Si Nomi n'a aucune pudeur, elle ne manque pas d'ambition. Et, dans la ville qui ne dort jamais, tout est possible...pour peu qu'on soit prêt à en payer le prix.

Trop occupés à tenter de sauver "L'île aux pirates", qui allait causer la faillite de Carolco, les producteurs de "Showgirls" lâchèrent la bride à Paul Verhoeven. Le hollandais le plus célèbre du cinéma en profita, c'est le moins que l'on puisse dire. Rarement un film à si gros budget put afficher autant de nudité et de langage cru. Sans pudibonderie, on peut cependant considérer que, si le fond de "Showgirls" reste pertinent, sa forme est souvent outrancière et fait du tort à l'ensemble. Sous dehors d'une virulente critique du rêve américain (en situant son action là où ce rêve est caricatural), Paul Verhoeven livre un film où les corps sont objets de commerce.

Le coup du énième degré nécessaire pour apprécier un film à sa juste valeur est un classique, surtout chez Paul Verhoeven. S'il le pratiquera avec plus d'efficacité avec "Starship Troopers", son film suivant, force est de constater que le message de "Showgirls" est assez facilement lisible, mais que son emballage donne plus l'impression d'un prétexte à un déballage de chair. Là où "Basic Instinct" était déjà sulfureux, cet opus franchit des limites qui jouèrent clairement en sa défaveur chez nos prudes amis étasuniens. Le retour en grâce de "Showgirls" et le revirement de certains critiques qui l'avaient descendu en flammes lors de sa sortie peut donc surprendre : il s'agit du même film, porteur du même message au sujet de l'Amérique et de l'occident en général. Il aura fallu que quelques voix reconnues (dont un certain Quentin Tarantino) clament haut et fort qu'ils avaient goûté ce "Showgirls" pour que nombre de critiques reviennent sur leur position initiale et fassent leur mea culpa. 

La quantité de (jolie) chair dénudée avait conduit le film à être interdit, lors de sa sortie, aux moins de 17 ans aux Etats-Unis (et au moins de 12 ans en France). Il y a fort à parier que, s'il sortait aujourd'hui, il déclencherait la polémique, voire pire. Gouffre financier et échec critique, "Showgirls" fut le début de la fin de l'aventure hollywoodienne pour Paul Verhoeven. Il y réalisa encore "Starship Troopers" et "Hollow man, l'homme sans ombre", avant de retraverser l'Atlantique. Elisabeth Berkley vit ses espoirs de grande carrière douchés. Les mauvaises langues ajouteront que sa prestation dans "Showgirls" était bien peu flatteuse et qu'on jugea plus de sa plastique parfaite que de ses talents d'actrice. D'autres, plus lucides, pourront remarquer que ce parcours était annoncé dans le film : à tout vendre, y compris soi-même, on se retrouve sans rien.

Voir certains critiques changer d'avis du tout au tout pour un film peut s'avérer réjouissant, dans certains cas. Néanmoins, dans ce "Showgirls", le passage de la crucifixion à la résurrection (pour reprendre la formule utilisée lors de la ressortie du film) peut paraître étonnant. Il ne s'agit pas du meilleur film de son auteur, loin s'en faut, même si ce dernier a souvent été méjugé. 



dimanche 14 mars 2021

My old lady (2014)

 

Attention, affiche trompeuse : si on se fie à elle, on pourrait croire que "My old lady" est une comédie. La présence du souvent facétieux Kevin Kline, le sourire de Maggie Smith, le graphisme même sont autant d'indices en la faveur d'un film où l'on peut s'attendre à sourire. C'est avec cette promesse (tacite) que je me suis embarqué dans le visionnage de ce film, en grande partie aussi pour passer un peu de temps au côté de ses interprètes. Passé sous les radars lors de sa sortie, "My old lady" allait-il offrir un bon moment ?

Matthias débarque à Paris, où il vient d'hériter d'un somptueux appartement, ce qui devrait le sauver de la ruine. Qu'elle n'est pas sa surprise lorsqu'il découvre que l'appartement en question est occupé par Mathilde, une vieille dame qui l'avait vendu en viager à son défunt père. Découvrant cet étrange dispositif français, Matthias va devoir cohabiter avec Mathilde et sa fille Chloé. Mais tous ont leurs secrets et leurs failles et, tôt ou tard, les vérités doivent éclater au grand jour. 

Adapté d'une pièce de théâtre écrite par Israel Horowitz, réalisateur du film, "My old lady" repose essentiellement sur ses trois acteurs principaux. Fort heureusement, le trio en question est sans aucun doute ce qu'il y a de plus intéressant et de plus séduisant dans le film. En effet, ce qui fonctionnait probablement de manière efficace sur les planches s'avère plus laborieux à l'écran. Une fois passées les séquences destinées à présenter les personnages, "My old lady", qui semblait vouloir exploiter la curiosité qu'est le système du viager, s'aventure sur le territoire des secrets de famille et des non-dits. On est donc bien loin des promesses tacites de son affiche.

On pourra aussi légitimement tiquer sur le Paris de carte postale que nous propose "My old lady". Tout, ou presque, est parfait, dans la vision de la capitale : c'est à croire qu'Horowitz a déniché un quartier parisien mystérieux, plus idyllique encore que celui d'Amélie Poulain. Il est donc difficile d'adhérer à l'histoire contée dans "My old lady", donc et seule l'admiration qu'on peut avoir pour ses interprètes lui donne un véritable intérêt. Maggie Smith, remarquable dans le rôle qui donne son titre au film, est une nouvelle fois impériale, tandis que Kevin Kline et Kristin Scott-Thomas se sortent avec les honneurs de leurs rôles.

Je ne suis pas persuadé qu'adapter sa pièce de théâtre fut la meilleure idée qu'ait eu Israel Horowitz. Le passage à l'écran n'apporte finalement que peu, et peut décevoir. 



mardi 9 mars 2021

Jakob le menteur (1997)

 

Le cinéma a mis longtemps à aborder de façon frontale la Shoah, préférant souvent des angles d'approche plus indirects. Il aura fallu "La liste de Schindler" pour qu'enfin, les studios osent mettre en images la Solution Finale. En nous proposant un remake d'un film éponyme, lui-même adapté d'un roman de Jurek Becker, Peter Kassovitz ne reçut pas l'audience espérée, avec "Jakob le menteur". Pourtant, la présence de Robin Williams en tête d'affiche aurait pu suffire. Avons-nous raté un grand film ?

Deuxième Guerre Mondiale : dans le ghetto de Varsovie, enfer sur Terre, on survit tant bien que mal. Parce qu'il a tardé à rentrer chez lui à l'heure du couvre-feu, Jakob doit s'expliquer à la Kommandantur. Là, il entend à la radio que l'Armée Russe s'approche. De retour parmi les siens, il raconte ce qu'il a entendu. Le bruit court, dans le ghetto, que Jakob a une radio. Alors, parce qu'il distille malgré lui un espoir qu'il n'a plus, Jakob va mentir, et se prendre au jeu, jusqu'à ce que la situation lui échappe.

Remake d'un film germano-tchécoslovaque de 1975, "Jakob le menteur" mit du temps à prendre forme. Le projet, cher au cœur de Peter Kassovitz, put démarrer lorsque le grand Robin Williams, sous l'impulsion de son épouse, accepta d'y prendre part. On imagine la déconvenue de l'équipe lorsqu'à sa sortie, l'échec fut au rendez-vous. En le revisionnant aujourd'hui, on ne peut que regretter cet échec, tant le film ne déshonore pas et vieillit plutôt bien.

C'est avant tout un sentiment d'injustice que l'on ressent en visionnant ce film : s'il n'a pas la force de "La liste de Schindler" (et n'y est finalement pas comparable, ne serait-ce que par son angle d'attaque), "Jakob le menteur" est, au moins, aussi fort que "La vie est belle", et souvent plus réussi. C'est en grande partie à son interprète principal, toujours en équilibre entre la drôlerie et la tragédie, qu'il doit cette réussite. Grâce à Robin Williams, on oublie les quelques errements d'un scénario qui fait parfois du sur-place. Si le film aurait sans doute gagné en impact en étant un peu moins long, il reste doté d'une sensibilité remarquable.

Aux côtés du grand et regretté Robin Williams, on appréciera les prestations d'Armin Müeller-Stahl (qui était déjà au casting du film original, de Liev Schreiber (à mille lieues de ses prestations récentes), d'Alan Arkin ou de la petite Hannah Taylor-Gordon. Sobres, humains, ils sont tous émouvants sans pousser le spectateur vers l'ornière du pathos. 

Parfois maladroit, souvent émouvant, toujours tragique, "Jakob le menteur" me semble se bonifier avec les années. La présence en tête d'affiche de Robin Williams est sans doute pour beaucoup dans ce jugement favorable, mais la réalisation est également une grande réussite, pour ce film qui aurait sans doute mérité plus de lumière et de succès à sa sortie. 



mercredi 17 février 2021

Pas son genre (2013)


Si on se fie à son affiche, "Pas son genre", de Lucas Belvaux, ressemble fort à une comédie romantique. Ce serait mal connaître ce cinéaste venu du nord, plus habitué à explorer les âmes qu'à se réfugier dans la facilité de la romcom. Avec, en tête d'affiche, la trop rare Emilie Dequenne, ce film eut un succès d'estime (comprenez par là qu'il ne déchaîna pas les foules). Histoire de vérifier que nous ne sommes pas passés à côté d'un joli film, voire d'une grande œuvre, penchons-nous un instant sur "Pas son genre". 

Parisien dans l'âme, Clément, professeur de philosophie reconnu est affecté à Arras, où il ne connaît personne. Là-bas, alors qu'il erre, il tombe sous le charme de Jennifer, coiffeuse de profession, dont les affinités sont à mille lieues des siennes. Elle aime le karaoké et les journaux people, il s'intéresse à Kant et participe à des conférences de haut niveau. Les deux amants ont-ils un avenir ensemble ? Ou leurs différences sont-elles trop fortes ? 

En adaptant le roman éponyme de  Philippe Vilain, Lucas Belvaux n'ambitionnait sans doute pas de répondre à ces questions, mais avait l'immense mérite de les poser. Si "Pas son genre" était une véritable comédie romantique et respectait le cahier des charges du genre, les deux protagonistes finiraient pas vaincre leurs différences, au nom de l'Amour, celui qui met à bas les barrières et vainc tout. Seulement, comme je le disais en exergue, nous ne sommes pas, malgré ce que pourrait laisser penser l'affiche, dans une romcom. Loin de moi l'idée de vouloir déflorer la fin de l'histoire, mais vous aurez peu l'occasion de rire, ni même de sourire, en visionnant "Pas son genre". Lucas Belvaux, l'air de rien, pose de véritables questions, avec ce petit film plus malin qu'il n'y paraît. Peut-on aimer quelqu'un qui n'appartient pas à notre milieu social ? A-t-on un futur quand on vient de milieux diamétralement opposés ? 

Questionnant sans torturer (on l'en remercie au passage), le réalisateur belge donne surtout à ses acteurs l'occasion de livrer deux jolis numéros, chacun dans leur style. Avant de la mettre en scène dans le très militant "Chez nous", Lucas Belvaux offre ici un beau rôle, souvent poignant, à Emilie Dequenne, qui n'était pourtant pas le premier choix du réalisateur. On imagine cependant mal  le personnage central de "Pas son genre" incarné par une autre interprète, tant elle est spontanée et donne à son rôle l'épaisseur nécessaire. Face à elle, Loïc Corbery, tout en retenue et en intériorité, est également une belle surprise. 

On pourra regretter que "Pas son genre" fasse un peu de sur-place dans sa dernière partie, laissant l'impression qu'il s'agit de remplissage. Le film aurait probablement gagné à être un peu plus court, mais produit cependant son petit effet, à base de charme et d'amertume à la fois. 



jeudi 28 janvier 2021

Bright Star (2009)


La réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion, qui triompha avec "La leçon de piano" est connue pour l'esthétique remarquable de ses longs métrages et l'intelligence de ceux-ci. Pour autant, ses films sont souvent catalogués et échappent, à leur corps défendant, au grand succès public. il y a une dizaine d'années, "Bright Star", réalisé par elle, narrait l'histoire d'amour du poète John Keats. Amateurs d'histoires romantiques, de films en costumes et de belles images, ce film est-il pour vous ?

Londres, début du XIXème siècle : le jeune poète John Keats n'est pas encore reconnu et loge chez son ami Brown. Ils ont pour voisine Fanny Brawne, une jeune fille élégante que la poésie ne semble pas impressionner. Pourtant, peu à peu, entre Keats et elle, va naître un étrange sentiment, auquel ils ne s'attendaient pas. Entre amour, désir et bientôt passion indéfectible, les deux jeunes gens vont devoir vaincre maints obstacles avant de pouvoir s'aimer. 

A l'instar de ce que Jane Campion nous avait déjà offert dans le superbe "La leçon de piano", elle livre ici un film d'une très grande beauté formelle. C'est ce qui saute aux yeux lors du visionnage de "Bright star" : chaque plan est remarquablement travaillé, à l'image de ces toiles dans lesquelles l'œil pourrait se perdre durant des heures. L'écrin que la réalisatrice offre à l'histoire romantique et dramatique de Fanny et John est de ceux qui s'apprécient sur un grand écran et évoque quelques-unes des plus belles réussites du genre (je songe notamment à "Barry Lyndon", l'un des mètres-étalon dans la catégorie). 

Comme souvent quand la forme est sublime, le fond peut sembler moins convaincant. Dans le cas, présent, ce déséquilibre est vérifié (mais dans une moindre mesure, comparé à certains films). S'il fallait en pointer les défauts, c'est du côté du scénario que "Bright star" montre ses (rares) faiblesses. La passion amoureuse, rarement aussi bien décrite au cinéma que dans cette romance pré-victorienne,  est de celle qui s'installent lentement et se déroulent avec une langueur qui peut agacer. 

Alors, oui, "Bright star" est un beau film sur l'amour romantique et rarement le désir a été filmé avec autant de grâce. Mais son rythme, particulièrement lent, et sa longueur pourront décontenancer certains spectateurs et les laisser sur le bord du chemin. D'autres se réjouiront de suivre cette histoire, d'autant plus qu'on y est guidé par Abbie Cornish, lumineuse dans le rôle de Fanny et dont la prestation éclipse bien souvent celle de Ben Wishaw. 

De "Bright star", on retiendra surtout l'impeccable maîtrise de son art dont Jane Campion fait ici la démonstration. Le seul regret qu'on peut émettre après le visionnage de "Bright star" est sans doute que sa beauté plastique éclipse presque tout le reste.



samedi 23 janvier 2021

Mary (2015)

 


Réalisateur remarqué du joli "500 jours ensemble" et récupéré depuis par la grosse machine Marvel, Marc Webb s'est offert un intermède, entraînant avec lui Chris Evans (alias Captain America) pour nous narrer "Mary". Loin des héros en collants et des films parfois dégoulinants d'effets spéciaux, ce petit film ("Gifted", dans sa version originale) n'a pas eu l'audience des autres films de Marc Webb, n'en ayant pas non plus l'ambition. 

Mary a sept ans et est surdouée, pour tout ce qui concerne les mathématiques. Sans doute cela lui vient il de sa mère, qui s'est donnée la mort alors qu'elle n'avait que six mois. Mary vit avec son oncle, Franck, qui l'aime plus que tout, et va dans une école "normale", où elle donne parfois du fil à retordre à son institutrice. Mais Mary est-elle à sa place ? Ne lui faudrait-il pas intégrer une école spécialisée ? Ne mérite-t-elle pas de vivre dans un cadre plus confortable que la modeste maison de Franck?

Loin des exploits de Spider-Man et de ses confrères, "Mary" est un film à hauteur d'homme, voire d'enfant, puisque c'est autour de la petite Mary et de son oncle que tourne l'intrigue. Et elle est maigrelette, l'intrigue en question, mais ce n'est pas là que se trouve la richesse de "Mary". Si ce film vaut le détour (et, à mes yeux, il le mérite largement), c'est parce qu'il a le mérite d'aborder des sujets que le cinéma grand public évite avec soin. Le sort de cette petite fille, trop intelligente, mais déjà fort secouée par la vie, est au centre de "Mary" et vaut qu'on s'y attarde. 

Malgré un enjeu plutôt mince, on se prend d'intérêt pour "Mary", pour peu qu'on aie envie (ou besoin) d'une histoire à échelle humaine, sans pathos, mais avec une véritable tendresse pour ses personnages. Aucun d'entre eux n'est parfait (y compris la petite héroïne) : ils sont simplement humains, parfois dépassés, se trompent souvent, mais continuent d'avancer, tant bien que mal, sur le chemin qu'ils tracent ou qu'on trace pour eux. 

La prestation de ses interprètes, et particulièrement de la petite McKenna Grace, d'une fraîcheur et d'une spontanéité remarquables, est pour beaucoup dans le charme qui se dégage de "Mary". L'épatante Octavia Spencer (vue aussi dans le très bon "Les figures de l'ombre") donne une énergie folle aux quelques scènes où elle apparaît, tandis que Chris Evans, débarrassé de sa combinaison de Captain America, montre une belle sobriété dans le rôle de l'oncle parfois dépassé, toujours aimant. Jenny Slate, dans celui de l'institutrice apprenant de sa petite élève autant qu'elle lui enseigne, est également pour beaucoup dans le charme qui se dégage du film

On pourra regretter que "Mary" s'englue par moments dans des séquences judiciaires qui l'alourdissent inutilement et que ce joli petit film frôle parfois le mélodrame tire-larmes, mais l'ensemble est plutôt réussi et souvent touchant. Malgré un sujet qui pourrait faire qu'on passe à côté de ce petit film, "Mary" dispose d'un vrai charme, en grande partie venu de ses interprètes. .Voilà (encore) une belle surprise venu de la frange la moins tapageuse du cinéma américain.



mercredi 13 janvier 2021

Avant l'aube (2011)

 

La présence de certains acteurs me suffit parfois à visionner un film. Jean-Pierre Bacri est de ceux-là, les habitués de ce blog n'en seront pas étonnés. Souvent associé à des rôles de râleur, ce comédien ne se cantonne pas pour autant à ce registre. Le film "Avant l'aube", par exemple, lui donna l'occasion de se glisser dans la peau d'un notable quasiment chabrolien, aux côtés de Vincent Rottiers, Ludmila Mikaël et Sylvie Testud, pour ne citer qu'eux. Passé totalement à côté de ce film lors de sa sortie, j'ai sauté sur l'occasion récente de le découvrir. 

En réinsertion après un séjour en prison, Frédéric est employé dans un hôtel de montagne, dirigé par Jacques. L'homme et ses proches ne font pas partie du même monde que celui du jeune garçon. Quand un client de l'hôtel disparaît, Frédéric comprend vite que Jacques cache quelque chose. Pourtant, fasciné par cet homme, il se laisse entraîner dans son sillage et accepte son amitié. Mais la frontière entre leurs mondes est-elle pour autant gommée d'un coup ?

On songe à de multiples reprises à Claude Chabrol, en regardant "Avant l'aube", où l'intrigue policière, quasiment souterraine, est le prétexte au frottement des classes, où les personnages cachent autant qu'ils ne parlent. La disparition, évoquée dans le pitch plus haut, n'est finalement qu'un prétexte à mettre en évidence les relations entre tous les protagonistes et leurs différences. Pour son deuxième long métrage, Raphaël Jacoulot fait preuve d'une belle maîtrise et distille le malaise avec subtilité. 

Qu'il s'agisse des séquences se déroulant dans l'hôtel (qu'on devine peu accessible, étant données les conditions météorologiques) où de celles où le personnage incarné par Vincent Rottiers retrouve son monde d'origine et n'y trouve plus sa place, "Avant l'aube" est de ces films qui examinent en coupe une petite société, de façon élégante et efficace. 

Quant à la distribution, en plus d'être élégante et particulièrement adaptée, elle est irréprochable. Qu'il s'agisse de l'immense Jean-Pierre Bacri, remarquable en homme finalement multiple, de Vincent Rottiers, tout en énergie rentrée et dont on se demande s'il ne va pas exploser d'un instant à l'autre, ou de Sylvie Testud en policière moins superficielle qu'elle n'en a l'air (pour ne citer que ces trois-là), les comédiens qui donnent vie à "Avant l'aube" donnent le meilleur d'eux-mêmes. A l'élégance de la mise en scène vient s'ajouter celle de l'interprétation. 

Pour peu qu'on soit client de ces films où, sous des dehors convenables, l'affrontement est féroce, comme ceux que livra Claude Chabrol (je me répète, mais la filiation semble évidente et est réussie), "Avant l'aube"  fera mouche, à coup sûr. 



lundi 2 novembre 2020

Le vélo de Ghislain Lambert (2000)

Un film sur un cycliste, pourquoi pas ? Bien des sportifs, réels ou imaginaires, ont été au centre de films. Philippe Harel, cinéaste français dont on connaît surtout "Les randonneurs" retrouvait, il y a déjà une vingtaine d'années, Benoît Poelvoorde pour lui offrir le rôle principal du "Vélo de Ghislain Lambert", qui retraçait la carrière (fictive) d'un cycliste belge. La petite reine n'était alors pas encore revenue en grâce et ce film n'eut pas le même succès que celui qu'il consacra à la randonnée. Grimpons sur nos vélos pour suivre Ghislain Lambert dans son drôle de parcours. 

Dans les années 1970, en Belgique, Ghislain Lambert est passionné de vélo et rêve de devenir champion cycliste, à l'image d'Eddy Merckx, son idole. A force d'entraînement, il parvient à intégrer la modeste équipe Magicrème où il est contraint de rester dans l'ombre du leader. Mais Ghislain ne compte pas en rester là et, quitte à user de produits dopants, il espère bien gravir lui aussi les marches du podium. La route est longue vers la victoire. Longue et douloureuse, parfois.

L'équilibre entre comédie et drame était déjà l'une des caractéristiques des "Randonneurs", où Benoît Poelvoorde s'en donnait à cœur-joie. Dans "Le vélo de Ghislain Lambert", c'est à nouveau sur cette ligne fine qu'il s'engage. Si vous vous attendez à rire aux aventures, voire aux dépens, de Ghislain Lambert, vous risquez fort de ne pas y retrouver votre compte. C'est d'un de ces losers entêtés qu'il est question, dans le film de Philippe Harel, d'un de ces hommes à qui la réussite échappe, quoi qu'il fasse, sans doute parce qu'il n'est pas né du bon côté de la réussite et qu'il semble s'acharner à faire les mauvais choix. 

Ces perdants, souvent magnifiques, ont inspiré bon nombre de films, attirant sur eux la sympathie du public. Mais, dans le cas de Ghislain Lambert, on a du mal à s'attacher à ce cycliste condamné à jouer les porteurs d'eau. Les rares moments où il fait montre d'un peu d'empathie envers ses semblables et oublie son fichu vélo ne suffisent pas à l'humaniser et à le rendre sympathique. Dans le rôle de ce sportif maudit (mais qui fait tout pour), Benoît Poelvoorde livre une prestation honnête, évitant les éclats dont il parfois abusé, mais cela ne suffit pas à faire du film une réussite. Les interprétations de José Garcia et de Daniel Ceccaldi, pour ne mentionner que les plus célèbres du casting, ne compensent pas, elles non plus, l'impression que ce film pédale dans le vide. 

Il aurait sans doute fallu un peu plus que ce que délaie "Le vélo de Ghislain Lambert" sur tout son parcours pour qu'il soit réussi. Trop long, au point qu'il aurait sans doute gagné à être amputé d'une bonne demi-heure, "Le vélo de Ghislain Lambert" peine à trouver sa voie et son rythme. Tournant souvent sur lui-même, le film peut laisser sur le bord de la route nombre de ses spectateurs. Dans le cas d'un critérium, c'est logique. Mais quand il s'agit d'un long métrage, c'est dommage.



mercredi 28 octobre 2020

Fête de famille (2019)

 

La famille : voilà un thème qui a nourri (et nourrira encore) maintes œuvres. Le cinéma n'est pas épargné et on ne compte plus les films qui traitent des rapports parfois compliqués entre celles et ceux d'un même sang. Cédric Kahn s'est offert un beau casting (et l'un des rôles principaux) pour "Fête de famille", sorti récemment et n'ayant attiré que peu de spectateurs, malgré de bonnes critiques. Regardons dans le rétroviseur, et jetons un œil à ce film.

Pour son anniversaire, Andréa réunit ses trois enfants, leurs compagnes et leurs enfants, dans sa grande maison. Elle aimerait que tout le monde soit heureux, autour d'elle. Quand Claire, sa fille aînée, reparaît, ses valises à la main, après trois ans d'absence, ce qui devait être une fête vire au règlement de comptes. La famille d'Andréa tiendra-t-elle le choc ? Ou explosera-t-elle sous le choc des révélations, des 

Inutile de tourner autour du pot : "Fête de famille" n'est définitivement pas une comédie comme le cinéma français en pond ad nauseam. C'est un film dramatique et ancré dans le réel (même si je doute que le Français moyen puisse ne serait-ce qu'espérer loger dans la très belle maison où vit le personnage de Catherine Deneuve). Autour de la mère aimante, l'axe central de ce film intimiste, gravitent les fortes personnalités des trois enfants, incarnés par Emmanuelle Bercot, magnétique, Vincent Macaigne, encore une fois épatant et Cédric Kahn lui-même. Chacun de ses trois enfants vient avec ses bagages et son parcours, dont on ne peut que deviner ce qu'il fut, et le frottement des trois personnalités est des plus explosifs. Pour autant, on se demande à maintes reprises comment cette famille, si éprouvée par les scènes de colère et ayant sans doute déjà vécu de nombreuses tempêtes, peut encore tenir et comment Andréa et les siens peuvent passer sans transition d'un éclat violent au dessert d'anniversaire. Si vous voulez mon avis, dans le monde réel, pareil clan aurait déjà volé en éclats et la matriarche fêterait seule son anniversaire. 

Cette incongruité mise à part, il faut reconnaître à Cédric Kahn un vrai talent pour mettre en scène les retrouvailles de cette famille résiliente. Evoquant parfois les grandes heures de Claude Sautet (notamment avec son utilisation de la pluie comme élément révélateur), le cinéaste s'attache à ses personnages et à leurs travers, nous empêchant de les aimer totalement, mais nous aidant à les comprendre. Les excès dont il fait preuve à travers eux empêche cependant le spectateur de totalement accepter la proposition. C'est dommage, d'autant plus que l'ensemble est remarquablement interprétée (Catherine Deneuve a rarement été aussi convaincante, ces dernières années). 

Les histoires de famille peuvent parfois verser dans le drame. Celle qui nous est contée là y navigue en quasi-permanence, mais ne s'arrête pas pour autant. Si vous êtes clients d'un cinéma où les personnages souffrent, se relèvent et chutent de plus haut encore, le film de Cédric Kahn pourra vous séduire. Dans les autres cas, cette "Fête de famille", finalement bien peu festive, peut vous rebuter. 






 

vendredi 23 octobre 2020

Deux moi (2019)

De "Poupées russes" en "Auberge espanole", Cédric Klapisch avait un temps délaissé Paris, pourtant sa ville de coeur, où il avait planté sa caméra maintes et maintes fois à ses débuts. En choisissant d'y revenir avec "Deux moi", il n'a pas rencontré le même succès qu'autrefois. L'ultra-moderne solitude au temps des réseaux sociaux était pourtant un thème dans notre époque et, porté par François Civil et Girardot (déjà au générique de "Ce qui nous lie", le précédent opus de Klapisch, "Deux moi" méritait-il cet accueil frileux ?

Sans se connaître, Mélanie et Rémy, tous deux trentenaires, sont quasiment voisins. Ces jeunes Parisiens éloignés de leur famille, vivent seuls, malgré qu'ils soient connectés au monde entier, par la force des applications qui envahissent leur vie. Chacun suit sa route, chacun cherche sa voie, faite de jolis moments et d'épreuves venues du passé. A la fois si loin et si proches, Rémy et Mélanie sauront-ils se trouver et se retrouver eux-mêmes ? Sauront-ils trouver leur chemin, dans la grande ville ?

Par instants, Cédric Klapisch évoque, peut-être malgré lui, ses premières tentatives, notamment lorsque chacun cherche son chat, ou que les deux protagonistes se croisent sans se voir dans une boutique pleine de la vie et de l'optimisme dont étaient remplis les premiers opus de Cédric Klapisch. La patte du réalisateur, qui porte sur ses personnages un regard tendre, est tangible. Dans ce film simple, qui pourrait être défini comme une comédie romantique pas drôle, souvent mélancolique, celui qui nous ravit autrefois avec "Un air de famille" ou "Le péril jeune" se perd parfois à vouloir expliquer les failles et les faiblesses de ses personnages. En greffant sur ce conte urbain deux quêtes personnelles, personnifiés par les analystes qui suivent Rémy et Mélanie, Klapisch épaissit certes son intrigue, mais rend son film plus convenu et passe-partout que ce à quoi on pouvait s'attendre. 

Heureusement, ce conte moderne, qui montre que les rencontres sont avant tout l'affaire d'êtres humains plus que d'applications, dispose de jolis atouts qui l'empêchent d'échouer. Ce sont tout d'abord ses interprètes qui rendent "Deux moi" intéressant et agréable à suivre : François Civil, très prolifique ces derniers temps (même si ses choix ne sont pas toujours heureux) et Ana Girardot, particulièrement émouvante, incarnent avec sensibilité des personnages taillés sur mesure pour eux. Accompagnés par des seconds rôles savoureux (le grand Zinedine Soualem, fidèle du réalisateur, ou Simon Abkarian, en épicier enthousiaste) ou plus convenus (Camille Cottin ou François Berléand, en thérapeutes), les deux héros de cette romance aux temps des réseaux sociaux méritent à eux seuls le visionnage du film. La bande originale, comme souvent avec Cédric Klapisch, est particulièrement soignée et plaisante à l'oreille, tandis que l'esthétique générale du film réussit à rendre Paris particulièrement beau et cinégènique (on est dans la fiction, donc). 

Voilà un joli petit film, qui n'évite pas certains écueils, mais s'avère plutôt en phase avec son époque. Pour qui apprécie le cinéma de Cédric Klapisch, "Deux moi" est évidemment à voir. Pour les autres, il s'agira d'un moment plaisant de cinéma, même s'il ne sera sans doute guère mémorable. 




mardi 13 octobre 2020

La séparation (1994)

Christian Vincent, avec son premier film, "La discrète" avait marqué les esprits : inspiré, charmant et élégant, ce long métrage avait mis une grande partie des critiques et du public d'accord. Mais, depuis, ce cinéaste n'a que rarement convaincu et ne rencontra plus l'unanimité. Avec "La séparation", qui voyait Isabelle Huppert donner la réplique à Daniel Auteuil, c'est le versant dramatique de sa filmographie que nous pouvions découvrir. Peu nombreux sont ceux qui se rappellent de ce film : mérite-t-il pour autant cet oubli ?

Anne et Pierre, parents d'un petit Loulou, vivent à Paris. Un soir, au cinéma, Anne refuse de prendre la main de Pierre. Ce geste anodin révèle que quelque chose est cassé dans leur couple. A partir de ce moment, ils vont aller vers la séparation inéluctable. Quand elle annonce à Pierre qu'elle aime un autre homme que lui, il est déjà trop tard et il ne peut qu'assister au naufrage, malgré la colère, malgré la douleur.

Avec un titre pareil et après le résumé que je viens de vous livrer, vous devriez vous douter que "La séparation" est un film dramatique. Les personnages de ce film souffrent et leurs douleurs et leurs tourments nous sont offerts en spectacles. On peut apprécier la démarche, comme il est également possible d'y renâcler. Comparé à certains opus plus récents de Christian Vincent, "La séparation" est bien sombre et dénué de toute légèreté. Cette composante semble uniquement reposer sur le personnage incarné par Jérôme Deschamps, mais ne fait guère le poids face au drame que vivent les deux protagonistes principaux, inéluctable et finalement peu expliqué.  

Le scénario, co-écrit avec le romancier Dan Franck, donne vite l'impression de tourner en rond : le couple formé par les personnages d'Isabelle Huppert et Daniel Auteuil vit un lent naufrage, La désagrégation du couple à l'écran avait sans doute commencé avant le début du film et on assiste, dans "La séparation", à la phase finale du naufrage. Entre résignation et colère, et passant de l'un à l'autre sans raison, l'homme, incarné par un Daniel Auteuil inspiré, peut attirer l'empathie du spectateur, mais aussi agacer. Face à lui, Isabelle Huppert, en femme décidée à quitter le navire, livre également une belle performance. Mais cela ne suffit pas : ce drame ordinaire peine à remplir le film et patine plus souvent qu'à son tour. 

Ce n'est ni la première, ni la dernière fois qu'il faut se réfugier dans la prestation des interprètes d'un film pour lui trouver un peu de charme et d'intérêt. Avec "La séparation", Christian Vincent force -hélas- son spectateur à opter pour ce lot de consolation. 



jeudi 8 octobre 2020

Les éblouis (2019)


Sarah Suco, comédienne remarquée dans "Discount" et "Les invisibles", nous a livré l'an dernier un film en grande partie de son parcours de vie. Dans "Les éblouis", salué par une bonne partie de la critique, elle racontait comment une famille entrait sous l'emprise d'une communauté sectaire, en prenant le point de vue d'une des enfants de cette famille. Sans qu'on puisse le qualifier d'échec (mais étant sorti en même temps que quelques poids lourds du septième art), ce film m'a suffisamment interpellé pour qu'un coup de projecteur soit jeté sur lui. 

Camille est l'aînée des quatre enfants de Christine et de Frédéric. Ces derniers décident un jour d'intégrer une communauté religieuse, parce qu'ils retrouvent en elle leurs valeurs et leurs idées. Peu à peu, eux et leurs enfants vont vivre différemment. Ainsi, Camille va devoir abandonner le cirque où elle s'épanouissait jusque là. 
Eblouis qu'ils sont par la communauté de la Colombe et son chef spirituel, les parents de Camille entrent peu à peu dans un autre monde. Eblouie qu'elle est par l'amour de ses parents, Camille les suit, dubitative et fascinée, aveuglée par la lumière.

Le personnage de Camille, remarquablement interprété par la jeune et très talentueuse Céleste Brunnquell, doit beaucoup à Sarah Suco. Cette dernière a choisi, pour raconter cette histoire qui fut en partie sienne, de se placer à hauteur d'enfant. C'est sans doute le meilleur choix qui soit, car il donne au film une force qu'il n'aurait sans doute pas eu autrement. Le propos de la réalisatrice, validé par son expérience, est magnifié par l'interprétation. Souvent lumineux autant que dramatique, "Les éblouis" est à la fois un grand film et un témoignage émouvant. 

Très tôt, le malaise s'installe, prenant racine dans le quotidien et dans les failles intimes d'une famille comme tant d'autres, dont on se dit qu'elle pourrait nous être voisine. Loin de tout manichéisme, le scénario des "Eblouis", co-signé par Nicolas Silhol (réalisateur de "Corporate") est à la fois juste et touchant, en épargnant de poser un jugement sur cette famille qui s'éblouit, puis s'aveugle. Pour donner vie aux protagonistes de cette histoire qui fait froid dans le dos, parce que proche de nous, la jeune réalisatrice réunit un casting parfait : de la formidable Céleste Brunnquell au génial Jean-Pierre Darroussin glaçant dans le rôle du berger-gourou, en passant par Camille Cottin (qui touche sans doute ici son plus beau rôle) et Eric Caravaca, en mari se laissant dépasser, pour ne citer qu'eux, tous sont irréprochables.

Pour un premier long métrage, Sarah Suco réussit un (presque) sans-faute. En osant se frotter à un sujet qui ne lui était pas étranger, elle trouve le ton juste et la meilleure façon de filmer. Il y a longtemps que le cinéma français ne nous avait donné pareille réussite, sur un sujet plus que risqué. 



mercredi 9 septembre 2020

Pupille (2018)


Pour son deuxième long métrage, après "Elle l'adore", Jeanne Herry retrouve Sandrine Kiberlain et se frotte à un sujet pour le moins difficile : l'adoption. Avec un casting prometteur et éclectique, sa démarche promettait d'évoquer le parcours, loin d'être semé de roses, d'un enfant, de sa naissance à son adoption. Pour autant, pareil sujet n'a pas attiré beaucoup de spectateurs dans les salles. Est-ce le choix du thème abordé ou le résultat sur la pellicule qui fut la cause de cette frilosité ? Ce film aurait-il mérité meilleur accueil ?

Le jour de sa naissance, la mère de Théo a choisi de ne pas le garder et d'accoucher sous X. Dès lors, les travailleurs sociaux vont prendre en main le cas de Théo, afin de l'aider dans son début de vie et de lui trouver une famille d'accueil. De son côté, Alice, qui n'a jamais pu avoir d'enfant, et attend depuis des années cette occasion, voit enfin se réaliser son rêve. Théo et Alice se rencontreront-ils, comblant chacun un vide immense dans leurs vies respectives ?


Contrairement à ce que le résumé ci-dessus pourrait laisser croire, il n'y a pas ou peu de suspense, dans le parcours raconté par "Pupille". La destination est connue, et c'est au chemin, parfois périlleux, que va s'intéresser le film. Le choix fait en ce sens par Jeanne Herry est probablement la meilleure option qui soit, évitant du coup un pathos qui aurait sans doute sabordé le film. Pour autant, le parcours compliqué de Théo n'est pas un chemin jonché de roses, loin s'en faut. Sans basculer dans l'angélisme, parce qu'il s'agit d'êtres humains avant tout, Jeanne Herry décrit le quotidien d'hommes et de femmes vivant chacun une facette de l'adoption. Ce choix est aussi un des grands atouts du film et contribue à sa réussite.

On ne peut qu'admirer la foi avec laquelle les travailleurs sociaux prennent leur métier à cœur. Le film "Pupille" est un bel hommage à celles et ceux qui vouent leur existence à ces bouts d'homme balancés dans la vie malgré eux. De la naissance à l'adoption, en évoquant aussi d'autres âges plus féroces, Jeanne Herry  choisit de se placer quelque part entre la fiction et le documentaire. Contre toute attente, il s'agit de la combinaison gagnante.

Pour incarner ces héros anonymes, le casting que convoque la réalisatrice s'avère gagnant, malgré les doutes qu'on aurait pu émettre. Elodie Bouchez, dans un rôle peu évident, s'en sort avec les honneurs et évite de sombrer dans le mélodrame, tandis que Sandrine Kiberlain, qui retrouve ici Jeanne Herry apporte une énergie parfois surprenante, mais nécessaire. Dans un rôle inattendu, Gilles Lellouche est une des bonnes surprises de ce film. Quittant son habituelle panoplie faite de virilité et de beaufitude, il s'avère touchant en assistant familial aimant. Et il faudrait citer tous les seconds rôles, épatants et souvent touchants.

Il y a certes quelques maladresses dans "Pupille", mais ce film est avant tout très humain et décrit de la façon la plus juste un parcours de vie qui saura toucher au cœur nombre de ses spectateurs. Comme il n'est jamais trop tard pour bien faire, je ne peux que vous inciter à lui offrir une séance de rattrapage. 


dimanche 30 août 2020

Cézanne et moi (2016)


Fille de Gérard Oury, Danièle Thompson a très tôt collaboré avec lui sur les scénarios de ses grands succès (de "La grande vadrouille" aux plus oubliables "Vanille fraise" ou "La vengeance du serpent à plumes"). Quand elle se tourna vers la réalisation, elle se fit une spécialité des films choraux, très parisiens, notamment avec "La bûche" ou "Fauteuils d'orchestre". En se frottant à l'histoire de deux grands hommes, Paul Cézanne et Emile Zola, avec "Cézanne et moi", Danièle Thompson n'a pas convaincu. Pourtant sur le papier, l'idée semblait porteuse...

En France, à la Belle Epoque, entre deux guerres, Emile Zola et Paul Cézanne, amis depuis l'enfance, se retrouvent pour évoquer leur amitié, leurs arts, leurs familles, leurs femmes. Dans le parcours souvent parallèle de ces deux hommes, se dessinent les destins des artistes qu'ils furent, de leurs différences, de leurs points communs, de leurs liens, de leurs brouilles. L'un est naturaliste et connaît le succès, l'autre innove et attend la gloire.

Le peu de succès, tant critique que public, que reçut "Cézanne et moi", malgré la présence de deux acteurs bankables, peut sembler inattendu. Pour reconstituer la Belle Epoque (qui ne l'était pas tant que ça, puisqu'elle se dirigeait droit vers une épouvantable boucherie), Danièle Thompson a disposé de moyens imposants et qu'elle nous offre de belles images. Cependant, il est bien connu que l'emballage ne suffit pas : derrière le papier cadeau, on est en droit d'espérer quelque satisfaction. Et là, il faut bien avouer que le compte n'y est pas.

En choisissant de découper son film en tranches fines et en procédant à de multiples allers-retours entre les époques, Danièle Thompson l'empêche de se poser et de mieux installer son contexte. S'efforçant d'enrichir les scènes (souvent répétitives) où s'affrontent les peintres de l'époque, elle multiplie les apparitions de guests, comme si le but du film était de produire un catalogue des talents de la Belle Epoque. De plus, les approximations et erreurs factuelles feront tiquer ceux venus là pour admirer la reconstitution. Les arrangements avec la chronologie et l'histoire ne plaident pas en faveur de "Cézanne et moi" : quitte à violer l'histoire, autant lui faire de beaux enfants (pour reprendre le mot célèbre). Dans le cas présent, le résultat n'est sans doute pas digne des hommes et de l'époque dont il est question.

J'avoue être resté perplexe devant l'interprétation de Guillaume-Gallienne-de-la-Comédie-Françai-se, souvent célébré, et qui n'est pas crédible (à mes yeux en tout cas) dans le rôle de Paul Cézanne. En plus d'en faire un homme peu sympathique, il le dote d'un accent méridional qui semble ne l'affecter que par moments.  face à lui, dans le rôle du grand Zola, Guillaume Canet semble paralysé et souvent passif : un comble pour Zola, qui fut l'auteur de "J'accuse... !" et ne tut jamais ses colères. Ajoutons à cela que les personnages pratiquent un dialogue souvent peu en phase avec la Belle Epoque et la suspension d'incrédulité est souvent mise à mal. Pour une reconstitution, c'est fâcheux, vous en conviendrez.

Il y avait un fort potentiel dans l'histoire des deux grands hommes que furent Zola et Cézanne. Le choix fait par Danièle Thompson de traiter leurs destins comme elle l'a fait dans "Cézanne et moi" ne leur rend pas hommage, non plus qu'à l'époque qui fut la leur.




jeudi 20 août 2020

Les rois du monde (2014)


Metteur en scène reconnu au théâtre, Laurent Laffargue s'est lancé dans l'aventure du grand écran, il y a quelques années, en nous proposant "Les rois du monde". Avec un casting prometteur, plaçant son intrigue dans un sud-ouest imaginaire et non daté, ce film ne reçut cependant qu'un accueil public frileux. Sommes-nous passés à côté d'un joli film, fût-il à petit budget ? Et s'il était temps de rattraper un oubli ?

Casteljaloux, quelque part dans le sud-ouest de la France. Autour de Chantal, deux hommes gravitent. Il y a Jean, tout juste sorti de prison, et qui n'a pas vaincu ses vieux démons qui parfois l'entraînent dans la pire des violences. Il y aussi Jacky, le boucher du village, avec qui vit Chantal, et qui compte bien la garder pour lui car il n'est rien sans elle. 
Tout ce petit monde va et vient, se croise, s'explique, s'affronte, souffre parfois. 

Si on se fie à ce qui est annoncé sur la jaquette, "Les rois du monde" use des recettes de la tragédie grecque autant que de celles du western. Les tourments de ses protagonistes sont universels : l'amour, la violence et la mort (et une bonne dose d'alcool aussi) se frottent en faisant parfois de terribles étincelles. Quand on voit le résultat, on se demande s'il y avait vraiment matière à faire un film de tout cela. Certains longs métrages à hauteur d'homme et de femme peuvent toucher, d'autres laissent froid. Malgré la chaleur qui doit régner à Casteljaloux, c'est la deuxième option qui l'emporte en visionnant "Les rois du monde", qui gouvernent tant bien que mal leur petit univers.

Les interprètes de ces tranches de vie, souvent dramatiques, sont sans doute le meilleur atout des "Rois du monde" et j'ai bien peur que ce soit le seul. Si on peut apprécier les prestations des interprètes, ce qui leur arrive à Casteljaloux peut très vite ne nous faire ni chaud ni froid. Malgré le talent de Sergi Lopez, Céline Sallette et Eric Cantona, pour ne citer que ces trois-là, on ne s'intéresse que peu à ceux qu'ils incarnent. Finalement, ceux qu'on espérait proches sont trop lointains pour qu'on se penche sur leur sort. Et, très vite, on n'a plus qu'une envie : quitter ce village, aussi charmant soit-il.

Certains "petits" films, tournés à hauteur d'homme et de femme, et qui donnent la part belle aux personnages, sont de jolies surprises. D'autres laissent froid, n'ayant pas su ou pu capter l'attention et l'empathie du spectateur. "Les rois du monde", malgré son joli casting, fait (hélas pour lui) partie de la deuxième catégorie.



jeudi 11 juin 2020

Mister Showman (2006)


Quand le cinéma se penche sur le monde du spectacle et sur ses acteurs, cela peut donner un tableau touchant ou agaçant, glorieux ou pathétique. En produisant "Mister Showman", qui s'inspirait de la fin de carrière de Kreskin, dont il fut l'assistant, le réalisateur Sean Mc Ginly regardait dans le rétroviseur, avec un succès mitigé. Si ce film fut le premier des siens à sortir en salles en France, il eut une audience très limitée, y compris dans son pays d'origine, malgré la présence dans le rôle-titre de John Malkovitch.

Etudiant en droit, Troy Gable décide du jour au lendemain de plaquer ses études, au grand dam de son père. Voulant devenir écrivain, il commence par trouver un travail pour vivre : assistant personnel du grand Buck Howard, mentaliste. Ce dernier, dont la carrière est à son crépuscule, persiste à parcourir les Etats-Unis, dans des salles souvent peu remplies. D'abord réticent, Troy finit par découvrir que ce job pourrait bien changer sa vie, à coup de rencontres et de remises en question.

Le cinéma est plein de ringards magnifiques, de ceux qui continuent à jouer, fût-ce devant des salles vides. Le film "Mister Showman" suit le parcours (ou plutôt la fin du parcours) d'un de ceux-là, qui se glorifie d'être passé dans des shows télévisés (mais c'était il y a longtemps) et prépare son grand come-back. Incarné par John Malkovitch, portant perruque et cabotinant plus que de raison, celui qui fut le grand Buck Howard est de ces étoiles éteintes, comme le show-business, surtout étasunien, en compte des dizaines. C'est d'ailleurs un film très ancré dans la culture populaire des Etats-Unis que ce "Mister Showman", qui écume les petites villes du moindre des cinquante états avec le même enthousiasme. 

Pour accompagner la tournée de ce mentaliste dépassé par son époque, Sean Mc Ginly s'attache à son assistant (personnage très autobiographique), incarné par Colin Hanks (le fils de Tom, coproducteur du film et qui fait quelques apparitions dans le film). Le procédé est classique et permet d'avoir un regard extérieur, mais pas trop, sur l'étoile en déclin incarnée par John Malkovitch. L'idée était bonne, en soi, si elle n'était pas plombée par une réalisation sans ambition (on se croirait dans un téléfilm, la plupart du temps) et si certains personnages n'étaient pas de telles caricatures (je songe notamment à celui incarné par Steve Zahn).  

Il y a pourtant de nombreux points positifs, dans "Mister Showman", dont un générique plein d'énergie (mais vite démenti par le film lui-même), l'interprétation pleine de fraîcheur d'Emily Blunt (mais je suis faible) et les passages émouvants de nombreuses célébrités fanées. Cependant, ces quelques éléments ne suffisent hélas pas à faire un beau film. "Mister Showman" laisse à son spectateur un sentiment d'inaccompli, de léger ratage, à l'image sans doute de la carrière de son personnage principal.